Avec ou sans l’aide des organismes vivants ? Les arbres

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Pour traiter cette question, visitons l’univers de l’agriculture ; cette activité humaine qui détermine les conditions climatiques sur la planète et la survie de tous ses habitants. Plus précisément, comparons les pratiques de l’agro-industriel et de l’agro-écologie ainsi que leurs impacts sur les sols, les eaux, les semences, les cultures, les microorganismes, les animaux, le climat, les rendements, les coûts économiques, la santé et les rapports humains… Pour ce faire, nous utilisons principalement  les informations présentées par Marie-Monique Robin, journaliste et réalisatrice, dans son ouvrage éclairant intitulé “ Les moissons du futur comment l’agroécologie peut nourrir le monde ” qui a le mérite de faire le point, exemples à l’appui, sur tous ces aspects, qui sont toujours d’actualité avec une population estimée à 11 milliards d’humains sur terre en 2100 selon l’ONU et ce, dans un scénario d’évolution moyen. Nous utilisons également des informations tirées de divers documentaires et reportages sur l’une ou l’autre de ces questions dont vous trouverez les titres dans la rubrique mes références.

Profil des deux modèles.

Le modèle agro-industriel se caractérise par des monocultures sur de grandes surfaces dénudées  à partir de semences peu variées et sélectionnées essentiellement pour du rendement, sur des sols préparés mécaniquement  et “ enrichis ” artificiellement avec des engrais chimiques, des cultures “ protégées ” avec divers pesticides répandus fréquemment et en grande quantité. Elle s’appui sur la mécanisation, les carburants fossiles, la pétrochimie, la biotechnologie, des multinationales qui comptent sur les règles du commerce mondial pour assurer leur expansion et leur mainmise sur ce secteur d’activité économique et sur les places boursières qui gèrent l’offre et la demande des denrées alimentaires de base.

Pour sa part, le modèle agro-écologique mise sur l’utilisation des systèmes écologiques naturels, la biodiversité, de petites et moyennes exploitations agricoles, la production locale, le marché coopératif  pour rapprocher producteurs et consommateurs, le développement durable peu énergivore et polluant et moins dispendieux en investissement. Elle vise certes la quantité mais aussi la qualité nutritive et le bon goût des aliments produits. 

Dans les deux cas, l’ambition de base est de nourrir le monde en évitant les pénuries alimentaires.

Les arbres.

En agriculture industrielle, les terres agricoles sont entièrement déboisées afin de constituer de larges parcelles dénudées pour être pleinement exposées au soleil et à la pluie donc à la sécheresse et à l’érosion. Dans son ouvrage, Marie-Monique Robin présente les résultats  d’une expérience de plantation d’arbres dans le cadre du programme national d’agroforesterie du Malawi qui s’est avérée efficace et durable pour régénérer les sols appauvris, résister à la sécheresse et aux ravageurs, augmenter les rendements et restaurer l’autosuffisance alimentaire pour les petits paysans.

Comment les arbres parviennent-ils à restaurer la fertilité des sols ? Comme l’explique le Dr. Sileshi Gudeta, directeur de l’antenne malawite du Centre mondial de l’agroforesterie, ils le font de plusieurs manières : d’abord, ils sont capables de faire remonter vers les couches arables les nutriments qui ont été lessivés par la pluie et transportés dans le sous-sol. Une fois que ces nutriments sont remontés vers la surface du sol, ils fabriquent de la biomasse, qui devient une source de matière organique, dont les cultures peuvent directement profiter. De plus, quand les feuilles des arbres tombent, elles constituent une litière qui est aussi source de matières organiques capables de nourrir la terre avec des nutriments, mais aussi de retenir l’eau de manière stable. Pour apporter un “ engrais verts ” au sol, il faut planter ce qu’on appelle des “ arbres fertilisants ”. Ce sont des arbres légumineux qui ont la capacité de travailler en symbiose avec les rhizobiums, des bactéries du sol, dont la caractéristique est de fixer l’azote disponible dans l’air et de le transformer pour qu’il soit assimilable par les plantes. Certains  arbres, comme le gliricidia, le leucaena, le faidherbia et l’acacia, sont capables d’améliorer immédiatement la fertilité des sols, car ils agissent comme une usine d’azote qui fournit des engrais aux cultures. Il faut en général, un minimum de deux ans pour que les sols retrouvent leur fertilité. L’intérêt, c’est que pour les paysans qui disposent de très peu de revenus, l’investissement initial est très faible, même proche de zéro, puisqu’il suffit d’acheter un sachet de semences ou même de planter par bouturage à partir d’une jeune branche. Ensuite, il faut entretenir les arbres, ce qui représente un peu de travail, mais le bénéfice est permanent.  Comme les gliricidias poussent très vite et qu’ils n’ont pas besoin de beaucoup d’eau, ils sont plantés en alternance avec les pieds de maïs. Dès qu’ils atteignent 50 centimètres, les feuilles sont coupées et enfouies au pied du maïs. Pour entretenir la fertilité du sol, l’opération d’enfouissement doit être exécutée trois fois entre les semis et la récolte du maïs. Comme les feuilles permettent de conserver l’humidité, le maïs pousse malgré la sécheresse et les rendements sont multipliés par deux.

Comment contrôle-t-on les ravageurs du maïs dans ce système agroforestrier ? Selon le Dr.Sileshi Gudeta, l’avantage de l’agroforesterie, par rapport aux monocultures, c’est qu’elle introduit de la biodiversité dans les systèmes agraires, ce qui réduit pratiquement à néant le fléau des ravageurs. Premièrement, les arbres agissent comme un bouclier pour les insectes susceptibles d’attaquer le maïs. Deuxièmement, grâce aux arbres, les nutriments  présents dans le sol changent, ainsi que les processus biochimiques, ce qui ne favorise pas le développement des parasites. Troisièmement, les arbres modifient le microclimat des champs, en apportant plus d’humidité et d’ombre, ce qui ne favorise pas non plus la prolifération des ravageurs.

D’une manière générale, les études montrent que l’agroforesterie permet non seulement d’augmenter la fertilité des sols, mais aussi de réduire considérablement la présence d’insectes nuisibles, de mauvaises  ou de champignons pathogènes. Quand on additionne tous ces avantages, on se rend compte que l’agroforesterie est bien plus efficace que le système des monocultures où l’on fait que du maïs, du maïs et du maïs. Et surtout, qu’elle permet aux petits paysans qui pratiquent une agriculture de subsistance, de manger trois fois par jour à l’année et ce, en cultivant une surface en moyenne de moins d’un demi-hectare. Non seulement, les engrais chimiques coûtent chers mais il en faut de plus en plus lorsque les sols sont érodés. Car l’utilisation continue d’engrais chimiques prive le sol de matière organique et a de plus des effets délétères sur le sol et l’eau à long terme : les sols durcissent et deviennent trop acides. Les excédents d’azote s’infiltrent dans les rivières et les lacs et peuvent provoquer la destruction des écosystèmes. L’avantage de l’agroforesterie, c’est que les petits paysans, qui ont peu de revenus, peuvent facilement l’adopter pour améliorer leur environnement et leur productivité et ainsi assurer leur fonction nourricière tout en protégeant l’environnement contre les effets du changement climatique qui pourrait faire baisser significativement la production agricole d’ici 2050 en Afrique Subsaharienne.

L’agroforesterie.

Pour Christian Dupras, directeur de recherche à l’institut national de la recherche agronomique (INRA), l’agroforesterie désigne des systèmes de production agricole qui utilise l’arbre comme un facteur de production. Bien que le concept scientifique de l’agroforesterie, qui n’a au plus qu’une quarantaine d’années, la pratique agroforestière est aussi vieille que l’agriculture et on en trouve encore quelques vestiges dans certaines régions du globe. L’une des techniques les plus anciennes est “ l’abattis-brûlis ”, qui consiste  à abattre les arbres et arbustes d’une parcelle forestière, puis à brûler les débris végétaux qu’on a laissé sécher, pour ensuite semer dans ce sol fertile et enrichi par les minéraux contenus dans les cendres. Après une ou deux années de culture, la parcelle est abandonnée, pour que la nature puisse reprendre ses droits et l’opération est répétée un peu plus loin.  Une autre technique, encore utilisée notamment en Afrique, est ce qu’on appelle le “ sylvopastoralisme  ”, qui permet à des bergers de vivre de l’élevage extensif en milieu nomade. Les troupeaux d’animaux sont déplacés dans des parcs boisés, comprenant parfois des cultures saisonnières, où ils se nourrissent du “ brout ”, comme les feuilles, les rameaux ou les écorces de certains arbustes et arbres. Mais, c’est dans les zones tropicales qu’on trouve le plus de situations agroforestières, comme en Amérique central ou en Asie, où les caféiers, les cacaoyers et les théiers, mais aussi la cardamone, la vanille, le gingembre et les poivriers sont cultivées à l’ombre des arbres. C’est dans les “ jardins-forêts ”, qui constituent la version arborée du jardin potager, où l’on retrouve des cultures annuelles et de l’élevage (petits ruminants, cochons, basse-cour, pisciculture, apiculture, sériciculture, etc.) associés à des arbres, à proximité de l’habitat. 

Voici, tel que décrits par Emmanuel Torquebiau dans son livre L’agroforesterie- Des arbres et des champs, les caractéristiques spectaculaires des jardins-forêts, qui sont autant de bénéfices que les adeptes de l’agriculture industrielle ont définitivement perdus :

Peu ou pas d’érosion du sol, en raison de la présence d’une canopée multi-étagée et d’une litière abondante. Les pertes par érosion sont d’environ 0,05 tonne par hectare par an, alors que les valeurs couramment relevées en agriculture industrielle sont de l’ordre de 2 à 10 tonnes, soit cent fois plus.

Variabilité réduite de la température et de l’humidité du sol, qui ont, ainsi que la teneur en matière organique, des caractéristiques forestières. Les avantages qui en découlent sont de bonnes aptitudes physico-chimiques du sol, qui en facilitent le travail, évitent le recours aux fertilisants et autorisent une relative indépendance par rapport aux aléas climatiques.

Utilisation accrue de la lumière disponible. Seulement 6 % de la radiation photosynthétique atteint le sol d’un jardin-forêt, car les étages successifs de plantes interceptent et valorisent une grande quantité de lumière. À titre de comparaison, dans une monoculture de céréales, c’est jusqu’à 50 % de la lumière qui peut atteindre le sol et qui donc est perdue pour la production végétale.

D’une manière générale, on investit peu dans un jardin-forêt, que ce soit en temps ou en argent par rapport à ce qu’on obtient : légumes et fruits frais, protéines animales, plantes médicinales, fertilisants, fourrage, bois-énergie, matériaux de construction et d’artisanat, huiles essentielles, fleurs, plantes à fragrance… Les jardins-forêts contribuent principalement à la satisfaction de quatre besoins fondamentaux : alimentation, énergie, santé et abri.

Dans l’agriculture industrielle, engluée dans une démarche productiviste de monocultures intensives, on ne mélange plus. Avant la mécanisation de l’agriculture, les arbres dispersés dans les parcelles agricoles étaient la règle. Dans la France et l’Europe préindustrielle, l’association entre des arbres fruitiers, des cultures maraîchères et des céréales à paille (seigle, blé, avoine, millet) constituait un mélange typiquement méditerranéen. Maintenant, en Europe, comme en Amérique du Nord, avec la mécanisation  et l’intensification des pratiques agricoles industrielles, les arbres ont été massivement arrachés et la séparation des forêts et des zones cultivées est presque complète. Pourtant, une autre voie est possible : le mélange. Le mélange des arbres et des cultures, des arbres et des pâturages, des arbres et des animaux d’élevage, c’est-à-dire de l’agroforesterie. Mais pour que l’agroforesterie devienne une réalité courante, il faut reconsidérer la place de l’arbre dans le monde rural et dans la tête des populations. L’arbre ne doit plus être considéré comme une usine à faire du bois ou à produire des tonnes de fruits dans un verger intensif. La forêt et donc les arbres qui en sont issus, ne doit plus être considéré comme un ennemi, mais comme une ressource à domestiquer et valoriser. 

Le modèle agro-industriel, grand consommateur d’intrants chimiques et d’énergie fossile commence à montrer sérieusement ses limites : appauvrissement des sols, pollution des eaux et de l’environnement, baisse des rendements, augmentations des ravageurs et des maladies provoquées par les monocultures. L’agroforesterie est non seulement pour la sécurité alimentaire, mais aussi un moyen d’augmenter les revenus agricoles, de protéger la biodiversité et les services environnementaux, tout en aidant les plus pauvres à s’adapter au changement climatique. Dans un article paru dans Le Monde en 2011, Frédéric Joignot décrivait ainsi l’apport de l’arbre :L’arbre libère l’oxygène qui nous fait vivre, l’O2. Un humain adulte consomme environ 700 grammes d’O2 par jour, soit 255 kilogrammes par an. Pendant ce temps, un arbre moyen en produit de 15 à 30 kilogrammes. Il faut donc une dizaine d’arbres pour oxygéner un homme. En plus, l’arbre humidifie et rafraîchit l’atmosphère par évaporation et transpiration. Une zone boisée de 50 mètres carrés fait baisser la température de 3,5 centigrades et augmente le taux d’humidité de 50 % ”.

Peut-on freiner les effets du réchauffement climatique en plantant des arbres du sud au nord de la planète ?  Pour Tony Simons, directeur du Centre Mondial de l’agroforesterie la réponse est oui. Il y a 8000 ans, la Terre était recouverte à 60 % d’arbres, mais dans les années 2000 ce chiffre est descendu à 30 %. Où allons-nous nous arrêter ? La situation actuelle est déjà très inquiétante, car les scientifiques observent l’existence d’un effet domino  négatif qu’entraîne la déforestation en cours : perte de la faune, de la régénérescence des arbres, diminution du stockage du carbone atmosphérique, augmentation du réchauffement climatique, diminution de la résilience des arbres, augmentation de leur disparition et ainsi de suite. Et comme, il n’y a pas de substitut artificiel aux arbres, la seule option raisonnable demeure la conservation de ce qui existe actuellement et l’augmentation du couvert forestier à l’échelle mondiale pour préserver leurs précieux services environnementaux pour la survie du vivant sur Terre.  Les arbres que nous avons aujourd’hui se trouvent essentiellement dans trois endroits : dans les forêts naturelles, dans les plantations commerciales et sur les fermes des petits paysans du Sud. Toujours dans les années 2000, il y avait 2.5 milliards d’hectares cultivés dans le monde et seulement la moitié compte plus de 10 % d’arbres. C’est pourquoi l’avenir des arbres, ce sont les exploitations agricoles, qui ne devraient plus être producteur de gaz à effet de serre, comme c’est le cas avec les grandes exploitations des pays développés, mais devraient au contraire constituer des puits de carbone. Il y a essentiellement deux manières de contrôler le réchauffement climatique : soit on réduit l’émission des gaz à effet de serre dans l’atmosphère ou soit on combat leurs effets. Les arbres sont nos meilleurs outils pour séquestrer le dioxyde de carbone présent dans l’atmosphère. Ils sont mêmes des champions pour cela, car plus que tout végétal, ils sont capables de stocker de grandes quantités de carbone dans leur bois, leur feuillage, leurs racines et dans le sol. Le choix est donc simple : soit nous continuons à les abattre et leur mort produira du gaz carbonique, soit nous en plantons partout et les entretenons comme de précieux alliés et la quantité de CO2 présent dans l’atmosphère diminuera. Aujourd’hui en 2020, le niveau de C02 dans l’atmosphère dépasse les 412 ppm, alors qu’il était de l’ordre de 4 ppm en 1820 et qu’il est considéré comme responsable de 26 % de l’effet de serre dans l’atmosphère.

Au C02, qui constitue le principal gaz à effet de serre, s’ajoutent deux autres gaz émis principalement par l’activité agricole : le méthane (CH4) et le protoxyde d’azote (N20) dont le pouvoir de réchauffement global est beaucoup plus élevé que le C02. Si on cumule l’effet de ces trois gaz, on constate que l’agriculture totalisait à elle seule, selon le bilan 2007 du GIEC, 33 % des émissions, bien avant l’industrie (19,4%) ou l’approvisionnement énergétique (25,9%). D’après les données du GIEC, le 33 % se déclinaient en deux postes principaux : l’agriculture industrielle (14%) et la déforestation (19%).

Voici les sources d’émission des différents gaz dans le milieu agricole, telles que présentées par Jeanne Camirand et Christine Gingras, auteures du manuel québécois intitulé “ Module 1. Des pratiques agricoles ciblées pour la lutte aux changements climatiques ”, réalisé en 2009 dans le cadre du projet “ Agriculture et climat : vers des fermes zéro carbone ”. Concernant le dioxyde de carbone, la source “ naturelle ”, c’est la respiration des plantes et des animaux.  S’y ajoutent deux sources (les plus importantes) qui n’existaient pas avant l’avènement de l’agriculture industrielle : l’utilisation des combustibles fossiles (pétrole et gaz) due à la mécanisation et aux techniques d’irrigation, mais aussi à l’usage intensif d’intrants chimiques et la décomposition de la matière organique du sol par les micro-organismes, qui relâchent du C02, quand les sols sont nus, ce qui caractérise les pratiques agricoles industrielles. Ces émissions massives de C02, ne sont pas compensées par l’activité de photosynthèse des plantes, des arbustes et des arbres présents dans les exploitations agro-industrielles, qui captent et accumulent le carbone dans leur biomasse pour se développer. Résultat : au lieu d’être globalement captatrice de carbone l’agriculture industrielle est émettrice de C02.

Concernant le protoxyde d’azote (N20), le plus puissant des gaz à effet de serre, il est émis presque exclusivement par le secteur agricole. Sa création est liée au cycle de l’azote (N), dont les plantes ont besoin pour croître, mais dont la présence excessive dans le sol est néfaste. C’est dans l’atmosphère que l’on retrouve les plus grandes quantités d’azote, principalement sous forme de N2, ce dernier n’étant pas un gaz à effet de serre. Les légumineuses comme le soja, la luzerne et le trèfle ont la capacité de fixer l’azote de l’air et de le transformer sous une forme assimilable par les plantes, grâce à une association symbiotique avec certaines bactéries du sol : les rhizobiums. Une autre manière d’enrichir le sol en azote, c’est d’enfouir des résidus végétaux dans le sol ou d’épandre du fumier. Les micro-organismes se chargent alors de ce que l’on appelle le processus de nitrification et de dénitrification de l’azote. Lors de la nitrification, l’ammonium (NH4+) est converti en nitrate (N03-) et lors de la dénitrification, les nitrates (N03-) sont convertis en azote atmosphérique (N2). Le protoxyde d’azote (N20) est un sous-produit  de ces processus. Si l’émission de ce puissant gaz à effet de serre a considérablement augmenté au cours des trente dernières années, c’est parce que les adeptes de l’agriculture industrielle ont massivement recours à des engrais de synthèse pour nourrir leurs sols de plus en plus dégradés en azote. Or, les excédents d’azote non exploités par les plantes sont disponibles pour les micro-organismes producteurs de N20. L’usage intensif d’engrais chimiques explique donc l’émission de protoxyde d’azote, mais aussi est à l’origine de la pollution des eaux par les nitrates.

Enfin, comme le protoxyde d’azote, le méthane (CH4) est directement lié à l’activité agricole. Ses principales sources d’émission sont les fumiers, mais aussi et surtout le système digestif des ruminants. Le développement de l’élevage intensif de bétail, nourri avec des aliments de synthèse, qui sont plus difficile à assimiler qu’un fourrage naturel de qualité (herbe de prairie ou foin) et qui entraînent donc une perturbation du processus de fermentation entérique, est à l’origine de l’augmentation des émissions de méthane dans l’atmosphère.

Les techniques agroécologiques permettent d’inverser radicalement la tendance, en refaisant de l’agriculture ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : une activité captatrice de carbone avec un bilan de N20 et de CH4 neutre.  

Dans les années 1960, la fameuse “ révolution verte ” était censée résoudre le problème de la faim en Inde et au Brésil, à grand renfort de semences  dites “ améliorées ”, de pesticides, d’engrais chimiques et de mécanisation. Une opération très lucrative pour les multinationales de la chimie et des machines agricoles qui s’est soldée par la mainmise de Monsanto et consorts sur la production alimentaire des pays qui se sont lancés dans l’aventure agro-industrielle. Pourquoi les promoteurs de la révolution verte ont fait disparaître les arbres des surfaces agricoles ? Parce que le postulat de la révolution verte, c’est que “ la production d’aliments  ” est la chose la plus importante qui soit. C’est ce mono-objectif quasi obsessionnel, qui a dirigé l’agriculture au cours des soixante dernières années. Le résultat, c’est que partout où l’agriculture industrielle s’est développée, on assiste à une uniformisation des paysages, avec des monocultures sans arbres ni plantes pérennes. Le grand changement, c’est que la société a commencé à comprendre que l’agriculture ne se réduit pas à la production d’aliments. L’agriculture fournit l’eau, les gaz – l’oxygène de l’air  –, elle est la base de la protection des sols et des paysages et puis elle incarne l’esthétique et la beauté de la campagne. C’est pourquoi Dennis Garrity, ancien directeur du Centre mondial de l’agroforesterie, promu le concept de la  “ révolution doublement verte ” où les paysans ne sont pas uniquement payés pour produire des aliments mais aussi pour les services environnementaux que leur activité rend à la société. C’est de son point de vue, le seul moyen de relever les grands défis du XXIᵉ siècle, comme le changement climatique, la crise énergétique, de l’eau, de la biodiversité ou la crise alimentaire. Et dans cette “ nouvelle révolution agricole  ”, les arbres ont un rôle essentiel à jouer. L’agroforesterie est un système ancien, qui existait avant ce qu’on appelle “ l’agriculture moderne ” et que beaucoup d’agricultures ont perdu les savoirs qui y sont liés. Certes, ils sont de plus en plus nombreux à réaliser que cette perte fut très destructrice et que dans l’avenir on peut à la fois avoir une meilleure productivité et une plus grande résilience au changement climatique, en réintégrant des arbres dans les paysages. L’agroforesterie marche très bien dans les pays du nord, ainsi que l’a montré le travail exceptionnel mené par Christian Dupraz, directeur de recherches à l’institut Nationalde la Recherche Agronomique (INRA) en France. Il a cultivé du blé à l’ombre de noyers, qu’il a planté à raison d’une centaine à l’hectare. Les résultats de l’association culturale (arbre/céréale) ont été comparés avec ceux d’une parcelle conventionnelle où le blé pousse tout seul, en plein soleil. Et, quinze ans après avoir planté les arbres, qui se sont bien développés, il n’y a toujours pas eu de baisse de rendement du blé. L’ombre des arbres n’a aucun impact négatif sur le blé, tant que le rayonnement disponible reste supérieur ou égal à 80 % du rayonnement  naturel. Ce n’est, que lorsqu’ils feront 13 à 15 mètres de hauteur, que le rendement du blé commencera à diminuer mais on sera alors pratiquement à la récolte des arbres. L’avantage de l’agroforesterie c’est qu’elle procure deux sources de revenus : la culture pour le revenu à court terme et l’arbre pour le revenu à long terme. Dans le cadre d’une autre expérience pilote, les chercheurs de l’INRA ont suivi une association de peupliers (dont la vie est deux fois plus courte que celle des noyers) et le blé. Ils ont comparé la productivité de cette parcelle agroforestière à celle d’un champ où le blé et les peupliers sont séparés (ces derniers étant plantés comme dans une forêt). Quelle est l’option la plus favorable : séparer ou mélanger ? Le résultat est sans équivoque : l’association agroforestière est plus productive. De combien ? Le gain est de 34 %, ce qui témoigne de la présence de fortes complémentarités entre les arbres et les cultures. Les atouts de l’agroforesterie, c’est la complémentarité des cultures et des arbres, qui joue dans les deux sens.

Comment les systèmes agroforestiers peuvent améliorer le taux de matière organique des sols, qui joue un rôle important pour la structure et la fertilité du sol, la redistribution hydrique, le stockage du carbone et la biodiversité ? Les pratiques dominantes de l’agriculture dite conventionnelle ne fait pas de cadeau au sol, en particulier à sa matière organique : travaux culturaux fréquents qui stimulent la minéralisation de la matière organique, désherbage total qui réduit la biomasse disponible, fongicides qui perturbent les populations de champignons telluriques, exportations massives de biomasse, absence d’enherbement temporaire, sols nus en hiver, monocultures avec répétition indéfinie des mêmes espèces, toutes ces pratiques mettent en danger l’équilibre du sol. L’agroforesterie est l’un des moyens de pallier tous ces méfaits qui, à terme, conduisent à l’érosion des sols. Comme l’explique Christian Dupraz, les arbres ont plusieurs effets sur le sol, d’abord parce qu’ils produisent une double litière, aérienne par leurs feuilles qui tombent et souterraine par leurs racines qui meurent. Lorsque celles-ci se décomposent, elles enrichissent la structure du sol. De plus, les arbres ont un effet microclimatique, car ils protègent le sol du soleil mais aussi des gelées d’hiver ; ils ont donc un rôle tampon qui favorise la vie biologique du sol. Sous la ligne des arbres, il ya généralement une population de lombrics beaucoup plus importante que dans un sol nu cultivé. D’une manière générale, les arbres permettent le développement d’une grande biodiversité, depuis le sol jusqu’au sommet de leurs couronnes, en offrant notamment des habitats, voire des refuges ou des corridors de passage à de nombreuses espèces qui servent à la protection des cultures : population d’insectes prédateurs, que l’usage massif d’insecticides chimiques a fait fuir, oiseaux et chauves-souris insectivores, micromammifères, batraciens, reptiles, araignées. Cette faune d’auxiliaires naturels est capable de freiner le développement des épidémies ou les invasions de parasites. Par exemple, certaines espèces d’arbres à floraison, comme le cormier, le pommier et le poirier sauvages, le merisier, mais aussi le chêne, attirent les syrphes, qui sont les principaux prédateurs des pucerons, lesquels peuvent ravager les céréales. Quand au noyer, il représente l’un des habitats favoris des coccinelles qui dévorent les pucerons, les cochenilles ou les acariens, connus pour infecter les cultures de maïs, de colza, de betteraves, de tournesol ou de soja.

Mais les bénéfices apportés par les arbres aux cultures ne s’arrêtent pas là. Les expériences menées par l’équipe de l’INRA montrent que la teneur en protéines du blé qui a mûri à l’ombre des arbres est nettement plus élevée que celle du blé cultivé en plein champ : elle est de  15 % à 18 % pour le premier, de 10 % à 13 % pour le second. Et on pourrait faire encore beaucoup mieux, parce qu’aujourd’hui toutes les variétés de céréales cultivées à grande échelle ont été sélectionnées en plein soleil ; on pourrait très bien sélectionner des variétés adaptées au microclimat particulier de l’agroforesterie.  Enfin, par leur transpiration, les arbres humidifient l’air et protègent donc les cultures lors des excès de température qu’on a de plus en plus souvent au printemps et qui sont la cause de la forte stagnation du rendement des grandes cultures qui est constaté en autre, un peu partout en Europe. Les études montrent que ces accidents climatiques, de plus en plus fréquents, seraient la conséquence du réchauffement climatique. Or, les travaux de l’INRA montrent justement que les systèmes agroforestiers résistent beaucoup mieux à ces aléas. Concernant la lutte au réchauffement climatique, l’association d’arbres et de cultures dans les champs permet à la fois d’accroître la résilience des systèmes aux impacts négatifs, de limiter les émissions de gaz à effet de serre et d’augmenter la séquestration du carbone. Les déficits de rendement observés depuis quelques décennies sont systématiquement en corrélation avec des accidents climatiques très précis : des stress hydriques ou thermiques survenus à des stades sensibles des cultures, au printemps ou en début d’été. Il s’agit surtout de stress apparus avant la floraison des céréales qui réduisent la taille des épis ou pendant le remplissage des grains après la floraison. Ce qui est nouveau, c’est la fréquence à laquelle ils surviennent désormais et l’ampleur des régions touchées. Une des stratégies d’adaptation au changement climatique envisagée par les instituts techniques, c’est d’utiliser des variétés à cycle plus court pour éviter les périodes de fort stress en fin de printemps ou en début d’été. Le changement climatique pose donc aux agriculteurs et forestiers un double défi : s’y adapter, d’une part, et contribuer à le limiter, d’autre part. Grâce à leur enracinement plus profond, les arbres des parcelles agroforestières résistent mieux aux sécheresses, ce qui profite mieux aux cultures. De plus, en agroforesterie, les arbres résistent mieux au vent fort et aux risques d’effondrement en château de cartes, puisqu’ils sont espacés et ne se tiennent pas les uns les autres. Si l’agroforesterie constitue une pratique efficace d’adaptation aux effets du changement climatique, elle constitue aussi un moyen de mitigation, car grâce à la photosynthèse, l’arbre est notre meilleur allié dans la lutte contre le réchauffement climatique.  On estime que 20 % à 50 % de la matière produite par l’arbre – bois, racines, feuillages, fruits – est constitué de C02. Mais, là encore la capacité de stockage des arbres agroforestiers dépasse largement celle des arbres des forêts. L’introduction d’arbres dans une parcelle agricole se traduit par un stockage additionnel de carbone, note Christian Dupraz. Ce stockage s’effectue dans le bois des arbres, mais aussi dans la matière organique incorporée dans le sol. De plus, les sollicitations du vent et la compétition avec les cultures forcent les arbres à investir plus de carbone dans leur système racinaire. D’après les mesures réalisées par les chercheurs de l’INRA, la création d’une parcelle agroforestière conduit à stocker annuellement entre 0,5 et 4 tonnes Carbone par hectare pour des densités comprises entre 50 et 100 arbres par hectare ; soit en moyenne deux fois plus qu’un hectare forestier moyen, estimé à 1 tonne Carbone par hectare par an. La conversion des terres arables ou de prairies en agroforesterie représente donc, par unité de surface, un potentiel de stockage intéressant à long terme, qui s’explique aisément, car on part d’un stockage initial nul.  Une étude publiée en 2007 révèle qu’à l’échelle mondiale, la conversion de parcelles agricoles en parcelles agroforestières permettrait de stocker 2,1 milliards de tonnes de carbone en zone tropicale et 1,9 milliards de tonnes de carbone en zones tempérées. De son côté, Narayanasamy Thevathasan, du Service canadien des forêts, estimait qu’au Canada 45,5 millions d’hectares pourraient être convertis en agroforesterie. Si la fixation de carbone est au minimum de 200 kilogrammes par hectare et par an, alors l’objectif de réduction de 20 % des gaz à effet de serre pourrait être atteint uniquement grâce à l’agroforesterie en moins de quinze ans. L’agroforesterie représente donc un outil efficace pour lutter contre le réchauffement climatique, d’autant que les arbres plantés dans les parcelles agricoles des pays du Nord peuvent contribuer à réduire les importations de bois tropicaux et donc limiter la déforestation en zone tropical qui est à l’origine de 19 % des émissions de gaz à effet de serre. Une preuve, s’il en était besoin qu’à l’heure de la “ mondialisation ” et des grands enjeux qui pèsent sur l’avenir de la planète, les destins des hémisphères Nord et Sud sont intimement liés et qu’aucun joueur ne peut espérer gagner en cas d’échec général.

Pratiquer l’agroforesterie ne signifie pas forcément que le mode d’agriculture est biologique. En agroforesterie on joue sur la complémentarité des arbres et des cultures pour faire un système écologiquement intelligent et les cultures peuvent être conduites de manière conventionnelle. Mais, la conversion à l’agroforesterie peut être un pas vers une agriculture plus efficace qui s’inspire de la nature et qui essaie d’optimiser le recyclage des nutriments et le fonctionnement de l’écosystème. Évidemment, l’agriculture biologique est très adaptée au modèle agroforestier. Pour lutter efficacement contre l’érosion des sols et les effets du changement climatique, tous les moyens sont bons.Comme l’a écrit Christian Dupraz dans son livre Agroforesterie, des arbres et des cultures : “ Il faut utiliser tous les outils possibles (changement d’usage des terres, pratiques agricoles, infrastructures écologiques) capables d’améliorer la séquestration de carbone dans le secteur rural. Les arbres hors forêts (haies, agroforesterie, bocages, arbres isolés, ripisylves) peuvent contribuer à cet effort et représentent un potentiel de stockage significatif à l’échelle nationale (France). Une politique ambitieuse de développement de l’agroforesterie, combinée avec des techniques de réduction d’émissions telles que les techniques culturales simplifiées ou les semis sous couvert végétal, pourrait in fine permettre de compenser intégralement les émissions de gaz à effet de serre du secteur agricole. Le réaménagement arboré partiel de la surface agricole permettrait ainsi d’obtenir une “ agriculture  décarbonée  ”, durable et productive en Europe ”. Précisons, que ce qui pourrait se faire en Europe, pourrait aussi se faire sur d’autres continents, tel l’Amérique du Nord.

Finalement, considérant les nombreux bienfaits de l’agroforesterie, ne semble-t-il pas évident que l’agriculture doit chercher à imiter la nature et à faire bon usage de cet “ être vivant ” qu’est l’arbre, pour être à la fois productive, nourricière, protectrice de la planète et durable ? Les arbres ne sont pas que des morceaux de bois à faire de la planche ou à brûler mais bien des organismes sensibles, car ils peuvent ressentir la présence d’insectes ravageurs sur leurs feuillages ;

adaptatifs, car ils peuvent modifier l’état de leurs feuillages pour créer un bio-insecticide répulsif pour les insectes ravageurs ;

communicatifs, car ils informent leurs congénères en diffusant dans l’air une substance les prévenant d’une attaque imminente d’insectes ravageurs ;

sociaux, car ils sont en liaison racinaire avec leurs congénères environnant de même espèce et d’espèce différente ;

coopératifs, car ils font des échanges équitables avec les champignons et les bactéries du sol.

Alors, de quoi avons-nous vraiment besoin : d’une agriculture forestière qui bénéficie de l’aide de nombreux organismes vivants ou d’une agriculture industrielle qui les détruit et ce faisant, met en péril notre survie ?

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