Franchir les étapes de la conscience : la communication

Classé dans : À la une, Être bien dans sa tête | 0

Vous savez bien que certaines choses ne se disent pas, ne se révèlent pas, qu’il est tout à fait normal de les dissimuler au regard et, surtout, au jugement des autres. Derrière ce moi ouvert aux yeux des autres, se terre souvent cet autre moi à la merci de leur regard.

Nous sommes conscients que notre moi connaît un aspect public (social) et un aspect privé (personnel) et que, telle une pièce de monnaie truquée, nous présentons toujours la même face devant le regard de l’autre. Nous cherchons à nous rendre acceptable à ses yeux en présentant notre meilleure face. Nous voulons offrir la meilleure représentation en réprimant ou en niant les aspects de nous-mêmes susceptibles d’encourir le rejet ou de mettre l’autre dans l’embarras. Nous nous rendons aimables, car un besoin fondamental d’amour et d’acceptation brûle au fond de tout être humain, un besoin qui brûle depuis le premier jour et qui brûle souvent jusqu’à la douleur. Pour satisfaire notre besoin d’être acceptés et estimés, nous présentons notre moi public passe-partout, cette façade que nous avons appris à ériger pour nous attirer l’amour parental. L’origine de ce conditionnement, qui engendre le double moi public et privé, remonte à la phase de “ l’acceptation conditionnelle ” du processus de socialisation. L’enfant traverse une période où il est aimé inconditionnellement, quoi qu’il fasse. Il n’a qu’à se contenter d’être et l’entourage veillera inconditionnellement sur lui. Puis l’enfant vieillit, alors la position parentale devient : “ Je t’aimerai … si tu réponds à mes attentes, si tu obéis ”. C’est la phase de l’acceptation conditionnelle du processus de socialisation. Pour avoir droit à l’amour et à l’acceptation des parents, l’enfant n’a d’autres possibilités que de se conformer à leurs attentes. Totalement dépendant des parents, l’enfant, toujours susceptible de se voir retirer l’amour parental, commence l’apprentissage des rôles sociaux qu’il aura à jouer dans la vie. Il apprend à prévoir les attentes d’autrui et à y répondre pour ne pas avoir à subir la désapprobation et le rejet.
En tant qu’adultes, nous sommes donc parfaitement entraînés à présenter un comportement acceptable, susceptible de convenir à une situation,
comme jadis nous avons appris à nous rendre acceptables et aimables aux yeux de l’autorité parentale. Nous poursuivons notre chemin existentiel en considérant que l’autre a toujours ce même pouvoir de dispenser ou de retirer son amour et que nous devons prévoir ses attentes et nous y conformer pour ne pas le contrarier ou le déranger. Au fond de nous-mêmes, l’autre est toujours ce représentant de l’autorité parentale avec son pouvoir de jugement. Nous voyons l’autre en parent avec nos yeux d’enfants craignant la désapprobation et le rejet.

En mode paraître.

Chacun présente donc son moi public passe-partout à l’autre pour éviter le rejet. Chacun se sent plus confortable dans sa façon de “ bien paraître ” que “ d’être ”. Le processus de socialisation façonne donc un double moi : l’un circonstanciel, qui joue les divers rôles adaptés aux situations (le moi public-social) et l’autre (le moi privé-personnel) qui demeure caché à la majorité des regards quand ce n’est pas d’abord à soi-même. Une des règles fondamentales que nous apprenons consiste à garder la face (paraître) et à sauvegarder la face de l’autre. Ceci engendre une relation caractérisée par une mutuelle protection, la façade (le moi public) cachant le moi profond qui craint toujours d’être blessé ou abandonné par autrui.  Garder la face devant l’autre en paraissant sous notre meilleur jour devient une des façons de satisfaire notre besoin d’amour. On cherche à rehausser ou, du moins, à maintenir notre estime de soi par notre belle façade. Et plus notre valorisation personnelle dépend des réactions de notre entourage, plus nous entrons en relation en présentant notre moi public passe-partout. Dans un tel contexte, il convient de garder la face pour ne pas encourir une blessure à notre estime de soi. Notre façon de communiquer est alors déterminée par les conventions sociales et le contexte dans lequel nous nous trouvons plutôt que par ce que nous sommes profondément.

Mais plus la personne devient sa principale source d’estime de soi et de valorisation personnelle, par sa compétence à accomplir ce qui est important pour elle, plus elle peut entrer en interaction avec les autres en exposant son moi privé. Elle est capable de relations plus authentiques. Nous naviguons tous dans l’existence avec un moi divisé entre le monde public (le paraître) et le moi privé (l’être –soi). Ce qui est inacceptable à nos propres yeux l’est aussi aux yeux de notre semblable. Mais nous avons oublié que cet inacceptable en nous l’est devenu parce que, jadis, autrui nous a jugés inacceptables et que nous avons fait nôtre son jugement négatif.  

Comme la communication est un comportement, notre façon de communiquer se voit aussi orientée dans une certaine direction. De même que notre façon de faire est orientée dans une direction compatible avec les finalités sociales, notre façon de se dire est orientée vers le PARAÎTRE. Nous sommes enchaînés au monde du paraître, enfermés dans un mode de communication de double protection, où chacun protège son moi, en cachant soigneusement ce qui est contraire aux conventions. Communiquer sous le mode du paraître, c’est être sous l’emprise de certaines peurs. C’est être prisonnier de soi et des autres.

En mode être.

Si nous avons appris par notre éducation à communiquer sous le mode du paraître, il y a également la possibilité de communiquer sous le mode de l’Être, de la transparence, de l’ouverture, de la congruence. La personne qui découvre la communication sous le mode de l’être fait une ouverture en elle-même qui devient ouverture à l’autre. L’important n’est plus de garder la face ou de sauvegarder celle de l’autre, de bien paraître aux yeux de l’autre, mais d’être soi, de connaître et de se laisser connaître, chacun se sentant accepté dans ses différences et son unicité. La personne qui découvre la communication sous le mode de l’être est en train de franchir une des plus importantes étapes de sa vie. Elle apprend à vivre AVEC autrui et non PAR ou POUR autrui.

Processus de communication et de changement.

La personne humaine, qui est un système ouvert sur l’environnement, peut échanger avec celui-ci des matériaux, de l’énergie et de l’information. Or, c’est le niveau de communication qui contrôle le degré d’ouverture du système d’échange d’information. Plus le système peut s’ouvrir, plus il peut échanger de l’information avec son environnement et plus il peut s’enrichir et accéder à de nouvelles fonctions créatrices. Dans cette possibilité d’ouverture continuelle, le système s’enrichit sans cesse, se complexifie ou autrement dit, apprend à apprendre continuellement, ce qui constitue une des caractéristiques importantes des actualisateurs.
Plus le climat de communication est imprégné d’acceptation inconditionnelle, plus l’expression du moi privé est élevée et source d’une plus grande connaissance et de conscience de soi. L’ouverture à l’autre devient ouverture à soi. Le climat dans lequel se fait cette communication est important ; nous avons appris à communiquer sous le mode du paraître dans un climat de jugement, sous l’emprise du risque de rejet affectif, du retrait d’amour, de crainte qui nous a conduit à nous forger un moi public protecteur. Si ce climat de jugement se transforme en climat d’acceptation, le moi privé, se sentant moins menacé par le jugement, peut se révéler plus facilement. L’ouverture à l’autre s’amorce, conduisant à l’ouverture à soi et au changement. La croissance n’est pas seulement une affaire personnelle, c’est aussi et surtout une affaire interpersonnelle, car la croissance nécessite l’établissement de relations significatives avec autrui. La façon dont nous communiquons avec l’autre est une occasion de statu quo si nous vivons dans le monde du paraître, ou une occasion de connaissance de soi et de croissance si nous décidons d’émerger dans le monde de la transparence, de l’être-soi.

Mais, la grande question est qui va briser les chaînes du paraître pour transparaître ? Évidemment, nous attendons bien patiemment (parfois éternellement) que l’autre lève le voile, abaisse le masque et c’est justement là que nous perpétuons le jeu social du statu quo, du non-changement. Nous avons toujours besoin de l’autre pour grandir en connaissance et en conscience de soi, comme l’autre a besoin de nous. Nous avons mutuellement besoin l’un de l’autre, mais non plus dans une relation de dépendance infantile où l’autre est essentiel à notre existence, mais dans une relation égalitaire où chacun peut donner autant que recevoir.

Au lieu de jouer au jeu de la double protection, il est possible d’apprendre un jeu beaucoup plus créateur, le jeu de la double ouverture, de la transparence.  La personne qui abaisse son masque la première, malgré les tremblements de peur qu’elle éprouve, découvre un des plus puissants mécanismes libérateurs de soi et de l’autre.

Dans le continuum de la croissance humaine, l’authenticité constitue une étape cruciale. L’authenticité est cette capacité de se communiquer à l’autre tel qu’on se sent être, c’est une capacité d’ouverture à l’autre. L’authenticité, ou la congruence est également une ouverture à soi, car pour s’exprimer à l’autre, je dois être conscient de ce qui se passe en moi. La personne congruente est intégrée, unifiée. Elle est ouverte à son expérience intérieure et peut s’ouvrir à l’autre si elle le désire. Être congruent, c’est être en contact avec soi-même pour avoir la possibilité d’être en contact avec autrui. C’est être capable de communiquer sous le mode de l’être-soi. C’est la mort du paraître et la renaissance de l’être. La personne qui, dans sa vie quotidienne, apprend le langage de l’être, fait rapidement une découverte : l’ouverture de l’un favorise celle de l’autre. C’est ce qu’on peut appeler l’effet dyadique qui repose sur ce principe général que toute confidence appelle une confidence. L’authenticité a donc un effet contagieux favorisant la croissance puisque la révélation de soi est considérée comme un des signes de santé et un des moyens importants d’arriver à une personnalité saine. Il ne faut pas croire cependant que le degré de santé psychologique est directement proportionnel au degré d’ouverture de soi. Trop, comme trop peu d’ouverture traduit un mauvais ajustement de la personnalité. Il ne s’agit pas seulement de se révéler, encore faut-il être capable de choisir le bon interlocuteur et le bon moment. En somme, il faut discriminer les bonnes situations pour s’ouvrir à autrui et s’ouvrir sans exclure l’aspect émotionnel de son être.

La communication, dans certaines conditions, est donc un puissant outil de connaissance et de conscience de soi en plus d’être un instrument de transformation de soi et de l’autre, car la personne qui parle le langage de l’être conduit autrui à adopter aussi le langage de la transparence. Chaque fois que la peur clôt notre être, nous sommes prisonniers du statu quo ; chaque fois que notre être émerge malgré cette peur, l’ouverture s’agrandit en soi et laisse place à l’amour. L’amour ne passe qu’à travers cette ouverture qui nous lie à l’autre et nous délie des chaînes du paraître en libérant notre être profond.

Choisir l’authenticité.

Défini d’une façon simple, l’authenticité est la cohérence entre ce que je pense, ressens et exprime. En d’autres termes, ce que je pense, ressens et exprime est une seule et même chose. Dès que nous arrivons à l’âge adulte, nous sommes maîtres dans l’art d’être inauthentiques. Nous avons appris à montrer une façade, à bien paraître aux yeux d’autrui. Nous avons, par le fait même, appris à refouler toutes choses inacceptables que nos parents ont jugées négativement. Des émotions sont refoulées, certes, mais il ne faut pas oublier les autres niveaux de notre être qui se voient aussi réprimés : nos besoins, nos désirs, notre créativité, notre spontanéité. En refoulant le “ mauvais ”, c’est-à-dire ce qui a été jugé ainsi par nos parents, nous oublions souvent que le “ bon ” se voit aussi relégué aux oubliettes de notre inconscient.  Si la rage est refoulée, la capacité d’amour l’est aussi, si la tristesse est refoulée, la capacité de joie l’est aussi. Pour nous conformer aux attentes sociales et aux règles de la vie en société, nous devons renoncer à certaines parties de notre être. Mais notre tâche en tant qu’adultes consiste à retrouver ces parties oubliées de notre être qui peuvent maintenant s’exprimer dans le respect des autres. C’est par l’authenticité que cette réunification intérieure devient possible. Mais l’authenticité n’arrive pas par hasard, un jour, comme un cadeau du ciel. L’authenticité se développe dans la mesure où je prends la DÉCISION D’ÊTRE MOI-MÊME.

Ou je reste soumis à l’opinion des autres, craignant sans cesse le rejet et la désapprobation, ou je choisis d’être ce que je suis, quel qu’en soit le prix. Et ce prix semble exorbitant : perdre l’amour signifie la mort pour notre enfant intérieur. Sur le plan psychologique, choisir d’être authentique correspond à la coupure du cordon ombilical. Je choisi de vivre par moi-même, pour moi-même, avec les autres, au lieu de vivre en fonction des autres. Nous avons appris qu’en étant non authentiques, nous pouvions acheter l’amour des autres. Et malgré tous nos “ achats ”, nous n’arrivons jamais à nous aimer nous-mêmes. Et le plus cruel dans ces tentatives d’acheter l’amour, c’est que lorsque nous le rencontrons vraiment, nous en avons peur, nous refusons de croire qu’il est pour nous et nous le fuyons ! Nous sommes incapables de l’accueillir en notre être. Tant que nous croyons devoir cacher des parties de notre être pour nous rendre acceptables et aimables, nous passons à côté de notre unification intérieure. Nous continuons à maintenir la coupure interne entre ce qui est acceptable et ce qui est non acceptable. Tant que je considère qu’il y a de l’inacceptable en moi, je perpétue le refoulement de mon être.

L’authenticité est le processus de dévoilement de mon être, sa découverte, son actualisation. C’est un processus continuel de renaissance de mon être, qui retrouve peu à peu les dimensions qu’il a dû taire pour répondre aux nécessités sociales. Choisir l’authenticité est probablement l’acte le plus difficile qui soit. C’est le geste qui réveille les plus grandes peurs en l’absence complète de garantie pour franchir cette étape de croissance. Je me choisis comme plus important que l’amour que les autres peuvent me donner. Geste mortel parce que j’ignore ce qu’est la vie sans le cordon ombilical affectif dont je dépends, mais également geste d’amour à cause de la vie nouvelle que je me donne.

Choisir d’être authentique, c’est me donner naissance à moi-même, grâce à l’autre, avec l’autre, en l’invitant à se donner naissance à lui-même. L’authenticité est une question de libre choix. Personne ne nous contraint à choisir cette direction de croissance. À chacun d’avancer pas à pas sur ce sentier en respectant son propre rythme.

Se libérer de l’image de soi.

Rancourt considère, mais sans en faire une règle générale, que plus une personne se juge négativement et plus son estime d’elle-même est faible, plus il lui est difficile d’actualiser son authenticité. Bien qu’elle veuille être authentique, la peur de la perte de l’amour de l’autre peut la pétrifier. Il y a des personnes qui souhaitent être authentiques. Elles voient la nécessité de s’exprimer et de s’affirmer. Elles savent très bien ce qu’elles veulent communiquer. Au moment d’agir, elles figent, perdent tous leurs moyens et restent prisonnières du silence. Cette paralysie de la parole est vécue comme un échec et elles tombent souvent dans le piège de l’auto-condamnation. Or, pour se libérer d’une image de soi dévalorisée, il faut parfois commencer par se libérer du “ jugement négatif de soi ”. Il est difficile pour ne pas dire impossible d’arrêter l’émergence d’un jugement négatif sur soi. Par contre, il est en notre pouvoir de cesser de le nourrir. Chaque fois que le jugement négatif l’emporte, nous ne faisons que diminuer notre amour propre en renforçant une image dévalorisée de soi-même. Il est donc essentiel de comprendre d’où provient une image de soi négative pour éviter de perpétuer cet auto-jugement négatif.

Il faut attendre environ trois ans avant que le moi n’acquière une certaine stabilité et que sa représentation à la conscience s’installe graduellement. Notre image de soi prend donc des années à acquérir une structure stable. Le concept de soi se nourrit des modèles de conduite que l’enfant peut observer autour de lui. Mais, l’enfant ne fait pas qu’imiter des comportements, il intériorise aussi des attitudes, des sentiments, des émotions, des croyances qu’il peut sentir ou entendre, car il traverse des phases d’imitation, d’identification, de suggestibilité. Bien sûr, en vieillissant, il ne conserve pas tous les éléments qu’il a pu intérioriser à une certaine époque, mais un bon nombre de ces conduites, attitudes ou sentiments avec lesquels il a été mis en contact dans son enfance s’inscrit dans sa personnalité.

Le concept de soi ne se résume pas aux contenus d’information sur soi, c’est aussi leur évaluation positive ou négative. Pour l’enfant, il n’y a aucun jugement de valeur au départ. L’enfant peut intérioriser des éléments extérieurs à lui, mais il n’a pas encore le pouvoir d’auto-jugement. Il ne peut qu’intérioriser les jugements positifs ou négatifs d’autrui. Et, il est important de savoir que le jugement d’autrui devient pour l’enfant son auto-jugement. Le regard d’autrui devient sa propre façon de se regarder. L’enfant se regarde d’abord à travers les yeux qui le regardent. Les parents évaluent le comportement de l’enfant en fonction de leurs attentes, comportement tantôt apprécié et valorisé parce que conforme à ces attentes, tantôt puni et réprimé parce que contraire aux exigences parentales. Or, c’est à ce moment que les réactions des parents prennent valeur de jugement. Plus un enfant aura été évalué négativement, l’accent étant porté sur ses déficiences et ses manquements plutôt que sur ses capacités, plus il risque de développer une image négative de lui-même. L’enfant a tendance à étendre l’évaluation d’un comportement à son être entier, une généralisation du “ je fais ” au “ je suis ”. En tant que parent, je peux décider que tel comportement n’est pas acceptable en société et, évidemment, ma tâche consiste à éviter que ce comportement se reproduise, comme frapper ses amis ou leur lancer des cailloux. Mais selon la façon dont je m’y prends pour amener l’enfant à ne plus manifester ces comportements, je ne fais que lui apprendre une règle de conduite éthique ou je contribue à lui façonner une image de soi négative. En manifestant de l’agressivité, en l’injuriant et en l’abaissant en lui montrant son comportement inapproprié, on contribue également à lui façonner une image négative parce qu’il se perçoit comme on le perçoit, c’est-à-dire mauvais. Alors que le but visé est simplement de lui apprendre une règle de conduite importante, on lui montre en même temps qu’il est mauvais. L’enfant a besoin de connaître les lois sociales, les règles de conduite acceptable. Le laisser-aller serait aussi catastrophique pour son développement futur, mais tout est dans la façon de l’éduquer.

En prenant conscience du processus qui conduit à la formation du concept de soi, on en arrive à des conclusions peu encourageantes. Nous devenons, en bonne partie, ce que les autres ont bien voulu que nous soyons par les modèles qu’ils nous ont présentés, les jugements qu’ils nous ont portés, les sanctions qu’ils nous ont données, comme la chaleur et l’amour qu’ils nous ont témoignés. Comme se sont d’abord les autres qui nous disent qui nous sommes, il est bien difficile de ne pas accepter leur version de l’histoire. Au début de notre “ carrière existentielle ”, nous sommes donc fortement dirigés par les autres qui nous façonnent comme ils l’entendent. Nous sommes le fruit de leurs réactions à notre égard, notre sens d’autocritique se développant plus tardivement et n’arrivant jamais à réévaluer ce qui a été incorrectement évalué dans les premières années de la vie. Mais, une fois que ce concept de soi est formé, structuré pour ne pas dire cristallisé, comment agit-il dans notre vie ? Nous avons bien peu choisi d’être ce que nous sommes. Nous n’avons pas choisi d’être timides, agressifs, de nous sentir incapables et inutiles, pas plus que nous avons choisi d’être confiants, optimistes, généreux ou remplis de douceur et de tendresse. Nous n’avons pas choisi d’avoir une image négative de soi, liée à une faible estime, pas plus que nous n’avons choisi d’avoir une image positive de soi et de nous estimer dignes de valeur. Mais à notre insu, nous continuons de choisir tous les jours les mêmes contenus d’information sur soi de même que notre façon de les évaluer positivement ou négativement. Le concept de soi représente un important régulateur de notre comportement et de nos sentiments. Notre conduite est donc ainsi déterminée, en bonne partie, par notre concept de soi. Ce que je pense que je suis, détermine un comportement cohérent avec cette image de soi. Ce comportement est évalué par autrui dans le même sens que notre image de soi, qui alors se trouve ainsi confirmée et renforcée. Une fois que le concept de soi est structuré, on observe la tendance à l’auto-confirmation et à l’auto-validation. Comme Meigniez l’explique : “On se comporte de façon à se faire juger d’une certaine manière par autrui, afin que le jugement de soi par autrui confirme le jugement de soi par soi. Toute tendance d’autrui à remettre en question la manière dont on se juge habituellement soi-même est créatrice d’anxiété, même si elle tend à une valorisation  ”.

En général, plus une personne possède une image de soi positive, plus elle peut se diriger dans plusieurs directions différentes, expérimenter de nouveaux comportements et ressentir une gamme plus étendue d’émotions et de sentiments. Mais, même positive, une image de soi est régulatrice des comportements et des sentiments et peut devenir auto-limitative, comme le cas de la personne  “ forte ”. La personne qui présente à autrui une image de force en retire généralement satisfaction et estime de soi et les autres la renforcent dans cette image de force. Mais peut-on être toujours fort, sans jamais connaître la faiblesse et l’échec ? Une des premières contraintes de l’image de force est d’interdire l’expression de toute tristesse, encore plus s’il s’agit d’un homme. Pleurer, c’est afficher sa faiblesse qui est incompatible avec l’image de force. Sur le plan professionnel, c’est un personnage reconnu pour sa compétence et sa motivation. Il est incapable de refuser les responsabilités qu’on lui confie malgré la surcharge de travail qui le surmène. Le travail est pour lui ou elle une occasion de valorisation. Une personne forte ne peut se permettre de s’arrêter, ne peut montrer aucun signe d’épuisement, car là encore, c’est faire preuve de faiblesse et décevoir ses collègues qui croient en cette image de force. Sur le plan de ses relations interpersonnelles, la personne forte est surtout celle à qui on se confie, mais l’image de force interdit toute ouverture qui laisserait paraître une faille quelconque. La personne forte n’a pas le droit d’avoir des problèmes et de les partager. Elle sait écouter, mais elle est incapable de se dire. Même si la personne veut se débarrasser de cette image de force, elle a à faire face aux autres qui la perçoivent comme telle tant qu’elle ne prend pas le risque de se montrer telle qu’elle est au fond d’elle-même. Certes, le système d’image de soi positive peut être avantageux, mais il nous coupe toujours d’une partie de notre réalité et, en plus, nous fige dans notre évolution. En choisissant d’être authentique, l’image statique, c’est-à-dire figée de soi, devient un “ film ” en soi, c’est-à-dire, le vécu intérieur d’instant en instant, en accord avec le grand mouvement de la vie en soi. Le passage de l’image figé de soi au film en soi est semé d’obstacles. Prendre conscience de ces images de soi auto-limitatives constitue un premier pas. Se permettre de s’apprivoiser dans de nouvelles situations interdites par des “ je ne peux pas ”, est une autre façon de restaurer une image de soi, mais il est difficile de travailler directement sur le concept de soi.

Comme toutes les composantes de la personnalité sont reliées, il est plus facile de favoriser un changement de son image de soi en travaillant sur d’autres composantes comme les attitudes ou les comportements. Il est en effet difficile de changer son image de soi en essayant de se convaincre que ces mauvaises images de soi n’existent pas. L’action est beaucoup plus efficace pour se transformer. Et, une des actions les plus importantes est l’action de se communiquer qui, en devenant ouverture à l’autre, devient ouverture à soi, ouverture au film de vie en soi. Cette communication authentique est d’autant plus facilitée que l’on cesse de se juger comme on a été jugé dans notre enfance.

Transcender le jugement de soi.

Une des clefs qui donnent accès à une plus grande unité intérieure et à une authenticité concrètement vécue est la capacité de transformer le jugement de soi en une saine observation de soi. La différence entre les deux est la suivante :

Jugement de soi.

Évaluation en termes de bien/mal qui conduit souvent au blâme et à la culpabilité lorsque le jugement est négatif.

Observation de soi.

Évaluation en fonction des conséquences satisfaisantes ou insatisfaisantes de ses actes qui conduit à la recherche d’une action susceptible d’être plus satisfaisante en cas de frustration ou d’échec.

Le jugement de soi porte sur mon être : “ Je suis ”. La condamnation de ce que je suis conduit à la prison intérieure de l’impuissance : “ Ça ne sert à rien ”.

L’observation de soi porte sur mon comportement dans cette situation : “‌ Je suis frustré parce que je n’ai pas pu dire ce que je voulais exprimer. Il faut que je cherche une nouvelle façon de m’y prendre. Je n’ai pas réussi cette fois, mais la prochaine fois, je vais lui dire comment j’ai réagi devant son agressivité ”. L’observation de soi conduit à tirer des leçons de ses expériences et à une recherche de solutions plus satisfaisantes.

Rancourt propose un exercice qui non seulement vise à diminuer le jugement de soi mais contribue à la guérison de ses blessures d’enfance. Il s’agit de ne plus s’identifier au parent critique intériorisé et de la transformer en parent nourricier. Pour ne plus s’identifier au parent critique intériorisé, il s’agit de se rappeler qu’enfants, nous intériorisons le jugement des adultes. Leurs jugements deviennent notre jugement. Or, est-ce vraiment moi qui me parle si durement maintenant ou est-ce la voix intériorisé d’un parent critique qui s’exprime à travers ma propre voix ? Par exemple, est-ce vraiment moi qui ai décidé que j’étais nul ou un raté parce que j’étais incapable d’attraper une balle lancée par un père qui valorisait les prouesses sportives et qui, peut-être, espérait inconsciemment que je réussisse là où il avait échoué ? Est-ce vraiment mon échec sportif que je porte en moi ou son échec ? La voix d’un père critique qui valorisait le baseball et soulignait constamment mes échecs (“espèce de bon à rien ”) s’est fondue à ma propre voix intérieure et s’est sans doute généralisée à d’autres domaines que le sport. Ce que j’ai intériorisé à mon insu, je peux maintenant l’exorciser consciemment en devenant parent nourricier pour moi.

Assis confortablement, je respire quelques instants au centre de ma poitrine.

Je laisse venir à moi l’image de mon enfant intérieur.

J’entreprends un dialogue avec mon enfant intérieur : “ Comment te sens-tu ? Que se passe-t-il en ce moment ? ”.

Je le laisse répondre et continue le dialogue avec lui. En tant que parent nourricier, mon rôle consiste à offrir une présence bienveillante à mon enfant intérieur : je lui offre ce que je n’ai probablement jamais suffisamment reçu de mes vrais parents.

Ce dialogue intérieur est très efficace, car il permet à la personne de se libérer d’une émotion négative ou de transformer la peur en espace de sécurité. Il faut alors prendre le temps de l’apprivoiser, de l’accueillir dans sa peur au lieu de le traiter comme on a été traité jadis, en le rejetant davantage. Prendre le temps de réaliser ce processus intérieur, lorsque nous nous jugeons, est très thérapeutique. D’une part, nous mettons fin à un mécanisme destructeur, c’est-à-dire se maltraiter comme on a été maltraité par nos figures d’autorité. D’autre part, nous changeons notre mémoire corporelle. Les messages négatifs imprimés dans notre inconscient corporel s’effacent peu à peu au profit de messages positifs qui pourront de mieux en mieux nourrir notre capacité d’amour.

Lire la suite. Franchir les étapes de la conscience : l’amour.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *