Pour être heureux, vivez dans la joie

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Être heureux, n’est-ce pas ce que nous souhaitons tous ? Pourtant, certains qui ont, semble-t-il tout pour être heureux, ne le sont pas ou très peu, tandis que d’autres qui n’ont rien ou peu sont, malgré leur situation, heureux, voire même très heureux. Se pourrait-il que ce qui appauvrit les uns et enrichit les autres, soit le bien le plus précieux qui soit : la joie de vivre ? Il ne fait aucun doute pour Frédéric Lenoir, philosophe, sociologue et auteur de nombreux ouvrages dont La Puissance de la joie, qu’outre le plaisir et le bonheur, la joie constitue une source immense de contentement dans la vie. Nous allons donc explorer avec lui trois grandes voies d’accès à la joie de vivre afin qu’elle devienne pour vous un état d’esprit permanent pour une vie épanouie et heureuse.

 

QU’EST-CE QUE LA JOIE ?

La joie est une émotion ou un sentiment qui est une expérience à la fois mentale et physique intense, en réaction à un événement et de durée limitée. Sa particularité est d’être toujours intense et de toucher l’être dans son ensemble : le corps, l’esprit, le cœur, l’imaginaire. La joie est une sorte de plaisir décuplé : plus intense, plus global, plus profond. La plupart du temps, la joie, comme le plaisir, répond à un stimulus externe. Nous avons réussi un examen, nous sommes heureux. Pourtant, comme le plaisir, la joie est souvent fugace et quand elle nous submerge, nous pressentons que cela ne durera pas. En même temps que ce sentiment d’euphorie, la joie apporte une force qui augmente notre puissance d’exister. Elle nous rend pleinement vivants. Ne plus jamais connaître la joie entraînerait une grande détresse morale, telle celle que nous traversons à la suite d’un deuil insurmontable, capable d’éteindre toute puissance vitale en soi.

Le plaisir peut se programmer : je m’apprête à diner dans un restaurant avec des amis, à m’offrir un massage, je sais que ce seront des moments de plaisir.

Le bonheur se construit : il résulte d’un travail sur soi, d’un sens a donné à sa vie et des engagements qui en découlent.

La joie, elle a un côté gratuit imprévisible. Ainsi sont les joies sensibles les plus courantes. Je ne peux pas décider qu’en écoutant tel morceau de musique je serai forcément emporté par cette impulsion physique qui caractérise la joie. La joie ne se commande pas, elle s’invite. On ne peut pas décider d’être soudain en joie. Nul n’a prise sur cette émotion qui n’apparaît que lorsque certaines conditions sont réunies. La joie exige un climat favorable : un état d’esprit pareil à un état de grâce. Et le climat favorable se favorise. Il existe un état d’esprit, un certain nombre d’attitudes, de manière d’être, qui nous permettent de créer ce terreau propice à la venue de la joie. Frédéric Lenoir en présente quelques-unes, auxquelles on pourrait bien entendu en ajouter d’autres : l’attention, la présence, la méditation, la confiance et l’ouverture du cœur, la bienveillance, la gratuité, la gratitude, la persévérance dans l’effort, le lâcher-prise, la jouissance du corps. Voyons comment chacune d’elle favorise l’émergence de la joie.

L’attention.

L’attention, c’est d’abord ce qui nous permet d’être reliés à nos sens. Bien souvent, nous sommes accaparés par mille tracas et l’esprit ainsi encombré, nous ne sommes guère attentifs à ce que nous vivons. Or, si nous admirons un paysage en pensant à notre rapport d’impôt que nous n’avons encore complété, il y a très peu de chances que la joie advienne en nous. La joie est souvent déclenchée par une expérience sensorielle. Si nous regardons ce même paysage en étant attentifs à l’harmonie des formes, à la perspective, aux couleurs, à la lumière, aux parfums, aux bruits ou au silence ambiant, nous pouvons peut-être, car rien n’est garanti, nous sentir envahis par une émotion de joie, parce que la beauté de la nature nous touche en profondeur. Regarder, écouter, toucher, sentir, goûter : c’est avant tout ce qui prédispose à la joie, lui donne l’opportunité d’advenir. Pourquoi ? Parce que lorsque nous sommes attentifs, nous nous laissons habiter par nos sens, par ce que nous écoutons, sentons, contemplons. Nous sommes alors dans l’ici et le maintenant. Le premier pas à effectuer pour accueillir la joie, c’est de réapprendre à regarder, à écouter, à toucher, à sentir et à goûter. Mais aussi, à ressentir intérieurement, c’est-à-dire en accueillant et en identifiant les émotions qui accompagnent les perceptions. Pour cela, il faut aussi savoir donner du temps aux choses. La joie naît rarement d’un simple choc, d’une sensation fugitive, d’un paysage entraperçu, de trois notes captées en passant. Il s’agit de laisser notre corps et notre esprit se faire envahir par nos sensations pour que naisse la joie. Mais cette connexion à nos sens implique aussi de consentir à la possibilité d’émotions plus difficiles à vivre, comme la tristesse, la colère ou la peur.

La présence.

L’attention nous éduque à la présence mais la présence va au-delà du fait d’être attentif. Elle est une attention qui engage tout notre être : nos sens, mais aussi notre cœur et notre esprit. On est attentif quand on regarde bien, quand on écoute bien, quand on goûte bien. La présence n’est pas seulement sensorielle. Elle n’est pas une forme de réceptivité ordinaire. Elle consiste à accueillir avec générosité, le réel, le monde, autrui, parce qu’on sait qu’ils peuvent nous enrichir intérieurement, peut-être même nous procurer de la joie, mais aussi parce qu’on peut leur donner quelque chose en retour : un apprentissage, une joie. Ce qui fait la valeur d’une vie n’est pas la quantité de choses que nous avons accomplies, mais la qualité de présence qu’on aura placée dans chacune de nos actions. D’où l’importance d’une totale présence-attention à chacune de nos actions, si banale soit-elle, comme si elle représentait la chose la plus importante au monde.

La méditation.

L’une des expériences qui peuvent nous aider à développer nos qualités d’attention et de présence est l’exercice de la méditation. Les bases de la méditation sont très simples. Il suffit de s’asseoir dans la position qui nous convient, dans un lien où l’on ne sera pas dérangé, de bien respirer, de faire silence à l’intérieur de soi et d’observer ce qui se passe. On reste attentif à soi et au monde : on entend des bruits, on ressent sa respiration, on prend conscience de son corps, de l’ancrage corporel. Si on éprouve une douleur, on la constate, on ne s’y attarde pas. On respire sans se focaliser sur sa respiration. Nos pensées adviennent, elles passent, on les observe sans s’y attacher. Au fil du temps, elles se font de plus en plus rares. On peut nommer cette pratique méditative de “ pleine attention ”, car cette méditation consiste à être de simples observateurs de ce qui se passe en nous, sans chercher à comprendre ni à réfléchir. L’un de ses principaux objectifs est de développer une qualité d’attention et de présence. Et grâce à cette pratique, on devient davantage attentif y compris à soi-même. Et on voit émerger tant de choses. Au cours de cet exercice ; des émotions se libèrent, des joies profondes peuvent même advenir. Ce sont souvent des joies sans cause, qui ne sont reliées à aucune pensée, à aucun objet en particulier, mais simplement au fait d’être là, d’exister, d’être présent de manière bienveillante et attentive à soi-même et au monde, dans une totale disponibilité.

La confiance et l’ouverture du cœur.

Ouvrir son cœur, c’est accepter de vivre dans une certaine vulnérabilité, accepter la possibilité de tout accueillir, y compris celle d’être blessé. C’est prendre le risque de vivre pleinement. Or, nous préférons bien souvent nous cloisonner, nous protéger, nous contenter de survivre. Plusieurs personnes sont, à des degrés divers, blindées, qui ont verrouillé leurs émotions et qui ont en quelque sorte, entouré leur cœur d’une sorte de gangue de protection afin de ne plus souffrir. Certes, elles souffrent moins, mais du coup, s’interdisent l’accès aux joies profondes de l’amour. Accepter la douleur, c’est le prix à payer pour une vie émotionnelle riche. Une vie qui vaut la peine d’être vécue. Un cœur fermé restera hermétique à tout, y compris à la joie. Pour ouvrir son cœur, il faut avoir confiance dans la vie. Cette confiance s’acquiert dès le début de l’existence, grâce aux parents. Encore faut-il qu’ils aient eu eux-mêmes confiance pour donner la vie et se lancer dans cette aventure. Les enfants leur accordent spontanément une confiance inconditionnelle. Mais parce que nous avons été échaudés, parce que nous avons souffert, parce que nous avons eu des expériences douloureuses ou traumatisantes, nous perdons parfois, par la suite, cette confiance en la vie. Nous avons alors tendance à nous méfier de l’extérieur, de l’inconnu, du monde en général. Il est pourtant essentiel de surmonter ses peurs, de soigner ses blessures pour apprendre à retrouver cette confiance, car c’est elle qui nous permet d’avancer. Nous demeurons en cela, tels des enfants : sans confiance, on ne peut progresser. Et rappelons-le, les vraies joies naissent de cette sensation de progrès, d’assurance et sont amplifiées par le sentiment du partage. La joie vient souvent frapper à notre porte à l’improviste. Soyons suffisamment attentifs, présents, ouverts pour l’accueillir et la savourer. Bien sûr, cela ne signifie pas qu’il faille tout accueillir béatement et être ouvert à tout. Il est important d’apprendre à développer notre intuition et notre capacité de discernement afin de nous éloigner d’une situation ou d’une personne qui pourraient nous être nocives. Mais la joie, ne se cultive pas dans la pénombre, elle se déploie au grand jour, au hasard de l’autre.

La bienveillance.

La joie est le fruit d’un amour altruiste qui consiste à se réjouir du bonheur de l’autre. Cet amour et la joie qui l’accompagne prennent racine dans la bienveillance que l’on ressent envers tout être vivant. Ce sont les parents qui se réjouissent des progrès de leur enfant, les amis ou les amants que la réussite de ceux qu’ils aiment met en joie, mais aussi une joie que l’on peut ressentir pour tout être qui grandit, qui s’épanouit, qui s’accomplit. Cette joie bienveillante constitue le meilleur remède contre le sentiment d’envie ressenti par beaucoup d’êtres humains devant le succès ou le bonheur des autres. La comparaison et la jalousie sécrètent du malheur, alors que se réjouir des qualités et de la réussite d’autrui est source de joie.

La gratuité.

Nous évoluons aujourd’hui dans un monde où l’idée même de gratuité ne cesse de se pervertir. D’un côté, les industriels nous offrent de plus en plus de services ou d’informations dits “ gratuits ”, c’est-à-dire payés par nos propres données et/ou par la publicité qu’on nous inflige; de l’autre, nos activités, nos expériences sont de plus en plus motivées par la perspective d’un gain en argent, en réussite sociale, en reconnaissance. À notre décharge, nous sommes pris par l’accélération de nos rythmes de vie, nous avons de moins en moins de temps, la performance est exigée de nous à tous les niveaux et nous considérons n’avoir d’autre choix que de privilégier l’utile. Cette course est certainement l’une des causes de la diminution, voire de l’absence de joie dans nos vies. Pour que la joie puisse fleurir, ne restons pas dans cette constante dimension utilitaire qui nous interdit l’ouverture et la disponibilité. La joie survient bien souvent quand on n’attend rien, quand on n’a rien à gagner.

La gratitude.

Remercier simplement d’être là, d’être en bonne santé, de faire le travail qu’on aime, de rencontrer des personnes qui nous apprécient et nous aident à grandir. Ce sont autant de cadeaux de la vie. N’attendons pas de vivre une épreuve pour en avoir conscience. Prenez l’habitude de commencer votre journée en remerciant. Merci d’être en vie, d’avoir envie de vivre cette journée, d’avoir tant de possibilités de vous réjouir. Cela met en joie. Faites la même chose quand vous terminer votre journée. Juste avant de vous endormir, remémorez-vous et ressentez de la gratitude pour cinq événements positifs – même minimes  – qui se sont déroulés au cours de votre journée : une bonne nouvelle, une rencontre agréable, une lecture enrichissante, quelques moments de plaisir. Cela met le cœur en joie avant de vous endormir. La gratitude, c’est d’abord remercier la vie, ne pas se montrer ingrat envers elle, mais c’est aussi savoir lui rendre ce qu’elle nous a donné. La vie est un échange permanent. Nous recevons, apprenons à donner. Et donner, c’est aussi transmettre un savoir ou simplement des connaissances.

La persévérance dans l’effort.

La réalisation matérielle d’un poème en mots, la conception artistique en statue ou en tableau, demande un effort. L’effort est exigeant, mais il est aussi précieux, plus précieux encore que l’œuvre où il aboutit, parce que, grâce à lui, on a tiré de soi plus qu’il n’y avait, on s’est haussé au-dessus de soi-même, on s’est dépassé. C’est pourquoi la persévérance dans l’effort jusqu’à la réalisation d’un quelconque projet personnel est presque toujours source de joie.

Le lâcher-prise et le consentement.

Nous ne supportons plus l’aléatoire, le hasard, l’impondérable. Nous voudrions – même si c’est un fantasme  – avoir le contrôle absolu de notre vie. On se cramponne, on s’agrippe, on réfléchit tout le temps, on analyse le passé pour essayer de saisir ce qui n’a pas fonctionné, pour mieux se projeter dans le futur et tenter de le maîtriser. On refuse que le moindre rouage du présent nous échappe. L’inverse de cette attitude est le “ lâcher-prise ”. Il consiste, lorsqu’on se rend compte que l’on ne peut modifier le cours d’un événement, à accepter celui-ci plutôt que d’y réagir avec colère, de ressasser des regrets, de nous laisser envahir par des émotions négatives. Le lâcher-prise, n’est pas du fatalisme, mais une prise de distance, une forme de détachement. Il est l’acceptation de la vie. Ainsi, lorsque nous sommes confrontés à une difficulté que nous ne pouvons résoudre et que nous acceptons les choses comme elles sont, nous sommes en mesure de nous laisser gagner par la joie. Celle-ci est liée au progrès de la conscience, à l’effort qu’elle a fait pour surmonter une colère, une angoisse, une crispation et à la victoire qu’elle a obtenue. À partir du moment où l’on n’est plus dans l’obsession du tout maîtrise, nous nous plaçons dans une attitude d’ouverture du cœur, dans une disponibilité d’esprit propice à la joie. Quand on accepte de lâcher prise dans les moments de contrariété, c’est comme si on acceptait de s’accorder au temps de la vie. La vie m’a conduit là et je vais tout simplement accompagner son mouvement, parce que je n’ai pas d’autres choix. Lorsque nous sommes pris dans des courants contraires, ne nous débattons pas. Laissons-nous emporter et attendons le moment opportun pour entreprendre l’action qui nous permettra d’atteindre notre but. Attendons, en quelque sorte, que le courant nous redevienne favorable. Si la vie ne suit pas le cours qu’on souhaiterait, peut-être avons-nous un message à en tirer ? Peut-être qu’un changement de vie s’impose à nous, qu’il est illusoire de persévérer dans les intentions que nous nous étions données ? Peut-être aussi qu’un jour les portes se rouvriront et les choses se feront ? C’est un fait, la vie nous déstabilise en permanence, faut-il s’en plaindre ? Imaginons, au contraire, une existence réglée comme du papier à musique, dans laquelle nous saurions toujours ce qui nous attend. Quel ennui ! Alors, laissons-nous aller joyeusement, sourire aux lèvres, au lieu de nous crisper vainement et de souffrir encore plus. Le lâcher-prise nous conduit à une forme de consentement, pour les mêmes broutilles du quotidien comme pour les événements plus importants. Traduisons ce “ oui ” au quotidien par de petites expériences que nous pouvons mener ici et maintenant, face aux tracas de tous les jours. Apprenons, car il s’agit bien d’un apprentissage, à utiliser la contrariété pour en faire émerger du positif et de la joie.

La jouissance du corps.

Le lâcher-prise et le consentement nous procurent des joies par un travail de l’esprit. La perception sensorielle est aussi une porte d’accès à la joie. Mais notre corps n’est pas source de joie seulement par la qualité d’attention que nous portons à nos sens. Il nous procure une joie par l’harmonie, l’équilibre, la puissance, la souplesse, la dextérité qui émanent de lui et lorsqu’il est en symbiose avec notre cœur et notre esprit. Ce n’est évidemment pas toujours le cas, mais lorsque nous ressentons ces états, lorsque nous les savourons, les amplifions, nous sommes souvent saisis par un sentiment de joie profonde. Être connecté à son corps, l’aimer, le ressentir dans sa globalité, sa force, son harmonie, c’est ce que nous pouvons ressentir lorsque nous nageons, courons, dansons et même simplement lorsque nous marchons. Avec la marche méditative, nous pouvons transformer la mécanique de pas en marche consciente, qui procure cette jouissance d’un corps sain, épanoui. C’est évidemment aussi l’expérience que nous faisons dans les relations sexuelles : la joie de faire l’amour en étant pleinement attentif à tous les plaisirs sensoriels. Et cette joie est décuplée lorsque notre cœur vibre à l’unisson avec celui de notre partenaire. La jouissance peut alors devenir une véritable expérience sacrée. Nous sommes pleinement présents à nos corps, à leurs étreintes, à l’osmose de nos âmes et de nos cœurs. Nous vivons alors une expérience où notre moi se dilate, où nos égo explosent, où nos pensées s’arrêtent, où nos deux êtres ne sont plus qu’un, tout en nous sentant reliés à l’univers entier. Cela n’arrive pas tous les jours, mais quelle puissance de vie et de joie nous pouvons ainsi expérimenter à travers la sexualité. Il est donc capital de prendre soin de son corpsde tout faire pour le maintenir en bonne santé par une nutrition saine et équilibrée, un bon sommeil, de l’exercice physique. L’entretien de notre corps, l’amour que nous lui portons (sans qu’il devienne excessif ou exclusif), la capacité que nous avons à le ressentir et à l’unir harmonieusement à notre esprit sont une condition essentielle à l’éclosion de la joie.

 

En résumé, il s’agit ici de quelques attitudes qui permettent de créer un terrain, un climat, une disposition d’esprit propices à accueillir la grâce de la joie. Toutefois, ces joies sont éphémères : quand on lâche prise, quand on dit merci à la vie, quand on obtient une victoire sur nous-mêmes, notre joie, pleine et intense, à un goût d’absolu, mais reste fugace. Existe-t’il un chemin dans lequel on pourrait s’engager et qui permettrait de rendre la joie plus constante, voire permanente ? Autrement dit, peut-on créer un “ état de joie ” comme on peut créer un état de bonheur, de sérénité durable, d’ataraxie, cet état d’absence de trouble auquel aspiraient le Bouddha et les philosophes de l’Antiquité ? Un état de joie douce et profonde, qui ferait vibrer en permanence notre être avec le mouvement de la vie.

Frédéric Lenoir croit, non seulement qu’il est possible de tendre vers cet “ état de joie ”, mais qu’il existe pour nous y conduire non pas un, mais deux chemins différents mais complémentaires. Le premier consiste à aller vers soi : c’est ce qu’il appelle la “ joie de la libération ”. Le second consiste à aller vers les autres et à s’accorder au monde : c’est ce qu’il appelle la “ joie de la communion ”. De plus, il considère que ces deux chemins de liberté et d’amour, de déliaison et reliaison, convergent vers ce que certains philosophes et grands spirituels appellent la “ joie parfaite ”, celle qui n’est plus liée à une cause extérieure et que rien ne peut tarir.

 

DEVENIR SOI.

Le premier chemin pour développer une joie active, permanente, consiste à aller vers soi, afin de devenir pleinement soi-même. Ce chemin commence par un travail d’introspection : on s’examine en tentant de reconnaître tout ce qui, en nous, n’est pas nous et qui nous a été plus ou moins imposé de l’extérieur par le biais de notre éducation et de notre culture. Ce sont des idées, des croyances sur la société, sur les autres, sur nous-mêmes, qui ont tendance à museler notre vrai “ nous ”, à l’étouffer. Et donc à nous rendre tristes. À partir de là, nous pouvons commencer à nous délier, c’est-à-dire à nous débarrasser de ces liens. Nous sommes tissés de liens, ils nous sont nécessaires : on ne peut pas vivre sans communauté, sans famille, sans valeurs, sans croyances dont on hérite au départ. Mais il est tout aussi nécessaire, si on veut aller vers la joie la plus profonde, de porter un jour un regard critique sur ces liens et de se défaire de ceux qui nous encombrent.

Ce chemin que Frédéric Lenoir appelle de “ déliaison ”, constitue le premier grand pas vers la libération. Mais on peut aussi le nommer “ processus d’individuation ” qui réfère à la terminologie du psychiatre suisse Carl Gustav Jung. Ce processus d’individuation est généralement entrepris vers le milieu de la vie, soit entre trente-cinq et cinquante ans, quand nous avons pris conscience  – par la confrontation avec l’expérience  – de notre nature véritable et de nos aspirations réelles. Nous comprenons alors qu’un certain nombre d’éléments de notre vie ne sont pas conformes à nos aspirations les plus profondes.

Le processus d’individuation est un travail de déliaison qui procède d’un double effort d’introspection : prendre conscience de ce qui ne nous convient pas, de ce qui n’est pas nous et conjointement, prendre conscience de ce que nous sommes vraiment, de nos véritables besoins et de notre nature profonde. Notre nature profonde, c’est-à-dire, celle qui n’est pas étouffée par les pensées et croyances familiales, culturelles du milieu où le hasard a voulu que l’on naisse, voire le fruit d’archétypes, de l’inconscient collectif de notre nation d’origine. Il nous faut certes admettre que nous sommes le produit d’une lignée, d’un milieu, d’une culture, mais il existe aussi à l’intérieur de nous un “ substrat originel ”, appelons-le une “ personnalité ”, qui est singulière, profonde, unique.

L’une des sources d’accès à la joie consiste donc à se connaître pour mener une vie conforme à notre nature et à nos aspirations les plus profondes. Le mode le plus évident de connaissance de soi est l’introspection. Elle consiste en un travail d’attentive observation de nous-mêmes, de notre sensibilité, de nos motivations, de nos désirs, de nos émotions. Une analyse de nos propres expériences et de ce qu’elles ont suscité en nous. Nos expériences nous parlent, si on accepte d’écouter leur message : << tu es malheureux en persévérant dans cette voie, tu t’épanouirais peut-être dans telle autre. >> Nous appréhendons assez bien cette démarche quand il s’agit, par exemple, de notre alimentation. Tous les aliments ne nous conviennent pas, certains peuvent même nous rendre malades, alors qu’ils conviennent tout à fait à d’autres. Il en va de même de notre vie affective, relationnelle, professionnelle. Certaines personnes ne sont bien que seules, d’autres doivent en permanence être entourées, alors que la plupart ont besoin, pour s’épanouir, d’alterner moments de solitude et de sociabilité. C’est bien l’expérience qui dira à chacun ce qui lui sied le mieux. Il s’agit dans ce cas, de distinguer ce qui nous rend joyeux de ce qui nous rend triste. Le principe de discernement consiste donc à s’observer, avec lucidité et sans à priori et comme toute autre activité, il se perfectionne avec l’entraînement . Il implique une prise de distance avec soi-même et surtout un recul rationnel. Sans cet effort de discernement, nous nous épuisons bien souvent à n’être pas nous-mêmes. Nous endossons un rôle, une personnalité, des envies qui ne sont pas les nôtres. Nous donnons une image de nous qui correspond à ce que les autres attendent de nous. Plus souvent qu’autrement, à ce que nous imaginons qu’ils attendent de nous pour leur plaire, être socialement acceptables. Nous voulons tous être aimés, nous avons tous fondamentalement besoin de reconnaissance. Si nous n’en avons pas suffisamment reçu quand nous étions enfants, si l’amour de nos parents n’a pas toujours été juste, approprié ou si nous l’avons mal ressenti, une fois adultes, nous resterons toujours en quête d’approbation. Dans ce cas, il y a lieu d’entreprendre un travail thérapeutique pour apprendre progressivement à devenir soi-même.L’introspection, parfois soutenue par un travail thérapeutique, permet donc de découvrir qui nous sommes vraiment, en nous délivrant du regard des autres, à commencer par le plus déterminant : celui de nos parents et de tout ce qui nous empêche de grandir, de nous épanouir.

Au-delà des influences extérieures, c’est sur notre conditionnement intérieur qu’il s’agit de porter notre attention pour nous libérer : celui de nos émotions, de nos désirs, de nos croyances. Pour gagner en liberté et, donc en joie, il faut apprendre à briser les chaînes de notre esclavage intérieur. Spinoza, philosophe et grand penseur de la liberté intérieure, rappelle que l’être humain ne naît pas libre, mais le devient au terme d’un effort rationnel de connaissance des causes de ses affects et de ses idées. Pour Spinoza, la servitude de l’homme réside dans une mauvaise orientation de ses désirs. Il est triste, malheureux et impuissant, car ses désirs sont orientés vers les objets qui diminuent sa puissance au lieu de l’augmenter. Dès lors, le processus de libération intérieure, qui permet de passer de la tristesse et des joies passives aux seules joies actives, ne consiste pas à réprimer ou à supprimer les désirs, mais à reconnaître ce qui est bon et ce qui est mauvais pour nous, afin de réorienter nos désirs vers des objets qui nous élèvent.

Inconsciemment, nous sommes mus par des influences qui contrarient notre nature profonde et agissent sur nos affects par le biais de l’imaginaire. Il faut donc se libérer de ces causes extérieures. La cause de nos affects doit relever dès lors, par ce travail de prise de conscience, seulement de nous-mêmes. C’est ainsi que nos affects deviennent actifs. Nous ne subissons plus notre affectivité, nous l’instaurons, nous la réorientons consciemment vers ce qui nous fait grandir, nous met dans la joie. Nous passons ainsi de la servitude à la liberté, de la tristesse à la joie active et à la béatitude. La “ gestion du désir ”, sa réorientation deviennent ainsi la clé du bonheur et de l’épanouissement.

Tant que nous n’avons pas fait ce travail intérieur de connaissance de soi et de lucidité, nous ne sommes mus que par nos émotions, nos désirs, nos passions, nos croyances, nos opinions, notre imagination. Toutes les actions que nous pensons mener “ librement ”, sont en fait dictées par notre affectivité et nos croyances. Bien avant Freud, Spinoza a compris que nous étions mus par notre inconscient et c’est la raison pour laquelle il ne croit pas au libre arbitre et redéfinit en profondeur le concept de la liberté. Pour lui, être libre, c’est agir en fonction de sa nature et non plus des causes extérieures. La liberté, c’est l’autonomie. Chaque progrès sur la voie de la libération conduit à la joie. Toute la pensée de Spinoza repose donc sur cette idée fondamentale : nous possédons une nature propre, singulière, unique qu’il convient d’accomplir.

Et le formidable paradoxe de cette pensée, qui porte au sommet la notion de singularité de l’individu, c’est qu’une fois parvenu à la libération de la servitude; une fois qu’il est en pleine connaissance de lui-même et en juste orientation de son désir propre; une fois qu’il est devenu parfaitement autonome, l’être humain est plus que jamais utile aux autres et capable d’aimer de manière juste. Pour Spinoza, on ne peut bien s’accorder aux autres que si on s’est déjà accordé à soi-même. Tous les conflits, quels qu’ils soient, proviennent des passions. Un être humain qui est parvenu à surmonter ses passions, à les transformer en joies actives, ne peut plus nuire à autrui. Il a vaincu en lui l’égoïsme, la jalousie, l’envie, le besoin de dominer, la peur de perdre, le manque d’estime de soi ou une trop grande estime de soi, bref tout ce qui crée les conflits entre les individus et les guerres entre les peuples. La recherche éthique individuelle de l’utile propre mène donc nécessairement à la réalisation du bien commun. Ou, selon la formule de Gandhi : c’est en se changeant soi-même qu’on changera le monde. La véritable révolution est avant tout intérieure.

 

En résumé, le premier chemin vers une joie profonde et durable est un chemin vers soi, un chemin de déliaison. Le second chemin d’accès à notre source de joie intérieure est, inversement et de manière concomitante, un chemin vers l’autre, un chemin d’amour, de communion, un chemin de reliaison.

Frédéric Lenoir appelle “ reliaison ” le chemin au long duquel nous allons chercher à recréer des liens justes, vrais, des liens qui nous font grandir et nous mettent dans la joie. Des liens qui pourront remplacer ceux que nous avons déjà tissés dans notre parcours de vie et qui nous ont parfois entravés, limités, étouffés ou qui ne nous ont pas permis de nous épanouir, ni de grandir selon notre nature véritable. Bien sûr, certains liens antérieurs restent indispensables pour nous développer. Ils constituent le terreau sur lequel nous allons tissé ces nouveaux liens, plus justes et plus adaptées à ce que nous sommes aujourd’hui.

 

S’ACCORDER AU MONDE.

Aucun être humain, ne peut vivre et croître sans amour, sans liens affectifs avec les autres et le monde. Nos tous premiers liens remontent à la vie intra-utérine. Ce sont des liens exclusifs avec notre mère. Avec son inconscient, ses énergies, ses affects. Après la naissance, ces liens se renforcent. Le regard des parents – heureusement le plus souvent empreint d’amour  puis très vite, les regards de notre entourage seront le miroir qui nous permettra de nous construire, car c’est à travers le regard des autres qu’on commence à se considérer soi-même. Quand cette image est positive, l’enfant se sent aimé et aimable, il acquiert un sentiment de sécurité et une confiance qui vont lui permettre de grandir et d’éprouver ses premières joies. Les plus grandes joies de l’enfant sont en rapport avec ce lien : il rit et applaudit parce que sa mère ou son père le font jouer, le regardent, l’encouragent. Il rit et applaudit à chaque progrès qu’il accomplit sous les encouragements de l’autre. Puis l’enfant grandit, ses relations évoluent et dépassent le cercle familial. À la garderie, puis à l’école maternelle, il découvre les premiers sentiments d’amitié, qui vont s’intensifier au fil des années ; plus tard il ressentira ses premiers émois amoureux. Ce sont des années d’apprentissage, de découverte du lien, Il va nouer avec les autres des relations qui le mettront dans la joie, l’aideront à être pleinement lui-même, ou qui vont le plonger dans la tristesse ou lui apporter de fausses joies. Le discernement devient alors nécessaire dans les relations affectives. Mais il convient d’abord de tenter de mieux comprendre la nature de la relation affective entre deux individus qui se choisissent mutuellement et qu’on nomme amitié ou amour.

Aristote utilise un seul et même mot pour désigner l’amour et l’amitié, ces deux sentiments fondamentaux de la communion affective que nous avons désormais tendance à séparer : Philia, dont il affirme que c’est “ ce qu’il y a de plus nécessaire pour vivre ”. Philia est un amour profond qui unit aussi bien des amis que des couples, le fondement de toute relation humaine authentique : on choisit une personne avec laquelle on partage un projet, un désir de faire une œuvre commune, que ce soit fonder une famille ou bien développer une amitié sur un partage d’échanges, de loisirs, de connaissances. Philia est toujours fondé sur la réciprocité : il ne consiste pas à aimer quelqu’un qui ne nous aime pas, mais une personne avec laquelle nous nous encourageons mutuellement, nous nous aidons réciproquement à nous épanouir, à nous accomplir. En quelque sorte, on peut mettre en commun la joie avec celui ou celle qu’on aime au point de ressentir en nous-mêmes la joie de l’autre. Au risque, il est vrai de partager aussi ses peines. Mais, sans cette ouverture sur la vie, nous ne connaîtrions jamais que l’humeur maussade d’une étouffante surprotection. Il arrive, malheureusement, que les amitiés ou les amours soient bancals parce que l’un aime inconditionnellement, alors que l’autre aime conditionnellement, c’est-à-dire à condition qu’on réponde à son attente. Par exemple, des parents qui aiment leur enfant “ à condition ” qu’il réussisse dans ses études. Des conjoints qui aiment leur partenaire “ à condition ” qu’il conserve sa situation sociale, financière ou sa beauté physique. Des amis qui sont liés avec vous parce qu’ils en sont flattés ou parce que vous les introduisez dans tel ou tel milieu. Ces amitiés et amours conditionnels empêchent la joie d’émerger : nous ne sommes pas aimés pour nous-mêmes; de fait, dans cette relation, nous ne serons jamais nous-mêmes.

Philia comporte une dimension sans laquelle aucun amour ne peut être vrai ou épanouissant : la joie de pouvoir être pleinement soi et d’aider l’autre à être, lui aussi, pleinement lui-même. Aimer et être aimé signifient vouloir le meilleur pour l’autre comme pour soi-même : recevoir et lui donner de la joie. L’amour d’amitié, lorsqu’il est sincère, n’est pas utilitariste : celui-ci n’est pas mon ami parce que j’ai besoin de lui  – professionnellement, socialement, matériellement. Cela ne signifie pas que la véritable amitié soit obligatoirement désintéressée : mon ami peut aussi m’aider dans mon travail, mais le jour où il ne répond plus à cette attente, par exemple parce qu’il a pris sa retraite ou a changé de fonction, il ne cesse pas d’être mon ami pour autant. Philia a besoin à la fois de gratuité et de réciprocité, faute de quoi, il bascule dans le sacrifice et la tristesse. Certes, il existe une joie à aider et à donner sans rien attendre en retour, en étant totalement indifférent à ce que l’autre peut m’apporter, mais c’est une autre dimension de l’amour. Des amis ou des compagnons véritables se choisissent. Cette relation n’est ni subie, ni imposée. Elle implique, un choix et doit être cultivée pour s’épanouir.

De la passion amoureuse à l’amour qui libère.

Nombreux sont ceux qui font rimer l’amour avec la passion : l’excitation, le plaisir, l’intensité des émotions fortes liées au désir. Or, l’amour-passion est porteur de déceptions. La passion, comme son nom l’indique, est un amour qui engendre des joies passives, car il se fonde souvent sur une illusion ou des projections; nous attendons de l’autre qu’il comble nos besoins, nos peurs, nos manques et pour cela, nous l’idéalisons. Ou bien nous l’identifions inconsciemment à l’un de nos parents et nous reproduisons, toujours de manière inconsciente, le type de lien affectif que nous avions, enfant, avec ce parent. Ces illusions, expliquent le caractère éphémère de la passion : tôt ou tard, elle finit par se dissiper. Il arrive aussi que l’amour-passion se transforme en haine. Si l’amour n’est pas fondé sur une joie active mais passive, donc liée à l’imaginaire, il se transforme tôt ou tard en tristesse et cette tristesse n’est autre que le revers de la passion amoureuse : la haine. Dans sa forme passive, l’amour peut donc très vite basculer en haine et vice versa. On voit des couples passer leur temps à s’adorer puis à se détester, à se désirer intensément puis à se déchirer avec la même intensité. C’est bien souvent la force de la relation qu’entretiennent beaucoup de conjoints après leur divorce. Quelles que soient les raisons de cette impossible séparation, le résultat est un empoisonnement réciproque provoqué par un amour qui, faute de se transformer en amitié, s’entretient dans l’animosité, la rancœur, voire la haine. C’est ce type de relation amoureuse que l’on peut ranger dans les passions tristes et aliénantes. Même si les relations passionnelles procurent, au début, un désir si puissant qu’il stimule la joie de vivre, leur caractère illusoire et les déceptions qui s’ensuivent finissent par susciter plus d’émotions négatives (tristesse, colère, ressentiment, peur) que de joies véritables.

Dans une relation amoureuse, même si passion et illusion existent souvent au début, seul subsiste l’amour vrai. Alors, à quoi le reconnaît-on ? Aux mêmes signes que Philia : la joie que réveille en nous la présence de l’autre, tel qu’il est, dans son authenticité, avec le plaisir que celle-ci nous procure. Au désir que nous éprouvons de le mettre en joie, de le voir grandir, être pleinement lui-même. Aimer une personne ne consiste pas à la posséder mais, au contraire, à la laisser respirer. Aimer, ce n’est pas accaparer l’autre, encore moins la rendre dépendant de soi, bien au contraire, c’est vouloir son autonomie. La jalousie, la possessivité, la peur de perdre l’autre sont des passions qui parasitent, voire détruisent la relation de couple. L’amour véritable ne retient pas, il libère. Il n’étouffe pas l’autre, il lui apprend à mieux respirer. Il sait que l’autre ne lui appartient pas, mais qu’il se donne librement. Il recherche sa présence, mais il aime aussi, la solitude et les temps de séparation, car il sait que ce sont eux qui feront mieux encore goûter la présence de l’aimé(e). Mieux vaut éviter l’amour fusionnel, même si, bien souvent, la fusion est le type de relation de couple que vont rechercher deux individus qui manquent de sécurité intérieure. Dans sa forme la plus authentique, l’amour relie deux êtres autonomes, indépendants, libres de leurs désirs et de leurs engagements. Un espace doit donc toujours exister entre les deux amants. Cette forme d’amour est exactement l’inverse de la perversion narcissique. Le pervers, lui aime en l’autre son propre reflet et cherche à le placer dans une dépendance absolue. Il commence par le flatter, le séduire, puis pour mieux l’avoir sous son emprise, le casse, l’isole de toutes relations, lui ôte toute sa confiance en lui-même. Et si l’autre cherche à s’enfuir, il va le séduire à nouveau pour mieux le briser. Il ne l’aime pas mais veut simplement le posséder pour ne combler que ses besoins. Sans aller jusqu’à l’extrémité de la perversion narcissique, beaucoup de relations amoureuses, amicales, parentales, sont entachées par la tentation de posséder l’autre. Et c’est d’ailleurs tout naturellement que nous accolons un article possessif en désignant ceux que nous aimons : “ ma ” femme, “ mon ” ami, etc. Or, l’amour ne consiste ni à appartenir à l’autre, ni à le posséder. Ce désir de posséder pollue l’amour au lieu de le nourrir.

Frédéric Lenoir voit l’amour comme une relation ouverte et saine, où l’on est heureux que l’autre ait un jardin secret, où il peut déambuler à sa guise, avoir des amis, des relations qui lui sont propres sans que nous vivions pour autant dans une insécurité permanente. Il y voit un état d’esprit où l’on se réjouit profondément de ce qui réjouit l’autre. Où on aime l’accueillir, puis le laisser partir. Et pour lui, cela vaut pour toutes les relations d’amour; incluant celle à l’égard de nos enfants. Cette conception de la relation d’amour implique une certaine pratique du détachement : j’aime l’autre, mais je refuse de lui être attaché ou de l’attacher à moi par un lien qui forcerait la relation. Il ne faut pas confondre indifférence et attachement. L’indifférence est un laisser être par absence d’amour, le détachement est un lâcher-prise par l’excellence d’amour, amour sans possession.  D’un point de vue psychologique, cette attitude exige d’avoir une sécurité intérieure. Elle implique la conviction que l’on est vraiment “ aimable ”, mais aussi l’acceptation du risque, celui de voir l’autre aimer une autre personne, voire nous quitter. Rien de tel que le manque de confiance en soi pour faire naître la crainte, l’appropriation et la jalousie. Si l’autre nous quitte, ce n’est pas qu’un tiers s’en est emparé, c’est qu’il est peut-être tout simplement malheureux avec nous. En l’étouffant, on l’a privé de joie. Au lieu de le faire grandir, on a tissé avec lui des liens névrotiques qui freinent ou inhibent son processus d’individuation. Si nous n’éprouvons pas, ou plus, de joie dans une relation, demandons-nous si celle-ci est bonne pour nous. Si nous éprouvons de la tristesse de manière récurrente, interrogeons-nous de la même manière. Ce sentiment vient bien souvent du fait que nous ne sommes plus nous-même. L’évaluation d’une relation exige un travail de discernement. L’autre est-il toxique pour nous ? Dans ce cas, engageons-nous dans un processus de déliaison et de reliaison avec cette personne, ou bien  – si c’est impossible, si l’autre ne le souhaite pas  – avec quelqu’un d’autre qui nous permette de nous épanouir véritablement, selon notre nature profonde. Les relations justes sont celles qui entretiennent la flamme de la joie.

La joie du don.

Il existe un autre type de relation d’amour que la passion amoureuse ou l’amour d’amitié, lesquels, on l’a vu, sont fondés sur un choix mutuel et la réciprocité. Frédéric Lenoir le nomme l’amour-don. On aime sans rien attendre en retour. C’est l’amour inconditionnel que peuvent ressentir des parents pour leur enfant. C’est cet amour-là qui nous habite lorsque nous aidons quelqu’un de manière désintéressée, parfois même un inconnu, quand nous lui permettons de se redresser, de se relever, de retrouver le goût à la vie. C’est l’amour-compassion (Karuna) du bouddhisme du Grand Véhicule, qui se distingue de la simple bienveillance (maitri) du bouddhisme primitif. Cet amour-don qualifie à la fois l’amour divin et celui par lequel, on peut aimer autrui de manière gratuite. Il est source d’une très grande joie, sans doute l’une des plus belles et des plus pures qu’il nous soit donné de connaître. Jésus a dit “ il y a plus de joie à donner qu’à recevoir ”. Heureusement, car sans la joie que procure le don, qu’en serait-il de l’entraide ou du partage ? Les sociétés humaines pourraient-elles survivre si nous connaissions la joie uniquement lorsque nous prenons ou simplement lorsque nous recevons ? Qui n’a pas connu cette émouvante expérience de la joie du don ? Ces quelques instants d’échange, où l’on peut parfois lire un bonheur intense dans le regard de celui à qui nous donnons, sans rien attendre en retour. La joie à l’étrange faculté de s’accroître quand on la donne. La joie que nous inspirons à cela de charmant que, loin de s’affaiblir comme tout reflet, elle nous revient plus rayonnante.

L’amour de la nature.

L’amour ne se limite pas à la relation avec autrui. Le lien de communication ne se limite pas aux relations interpersonnelles. Les Grecs évoquaient l’idée de “ s’accorder au monde ” de manière harmonieuse. S’accorder au monde, c’est entrer en résonnance avec nos proches, la cité, la nature, le cosmos. C’est refuser de détruire la planète et de la piller, c’est entretenir des relations respectueuses avec tous les êtres sensibles. C’est fondamentalement, mener une vie éthiquement juste, mais, plus encore, c’est vibrer dans la joie de se sentir en harmonie avec ce qui nous entoure. Toute expérience de la beauté recèle cette faculté.  Contempler une œuvre d’art qui nous émeut, s’arrêter devant la perfection de la nature, nous relient à ce quelque chose qui nous dépasse et nous pousse de la sorte à transcender notre moi. La contemplation, nous grandit, elle fait émerger la partie la plus noble de nous-mêmes. La contemplation de la nature permet d’approcher le sacré. L’esprit est fait pour contempler nous disent Platon, Aristote et Plotin. Il est ému par quelque chose qui le dépasse, qui le transcende, qui l’éblouit en profondeur. Or, c’est la définition même de l’émotion mystique – mot qui signifie littéralement “ relatif aux mystères ”. Ce qui nous conduit à aborder “ la joie pure ” ou “ la joie parfaite ” dont parlent les sages et les mystiques du monde entier.

 

LA JOIE PARFAITE ET PERMANENTE.

La philosophie et la psychologie hindoues ont mis en valeur un fonctionnement de l’esprit humain, repris de plus en plus aujourd’hui par la psychologie occidentale dans sa tentative de mieux comprendre notre psyché. Selon cette philosophie et psychologie, notre personnalité se structure autour de deux instances : l’égo et le mental.  

L’égo, c’est ce qui fait que nous avons spontanément des attirances et des répulsions : j’aime/je n’aime pas. Et, spontanément, nous allons fonctionner selon ce critère : telle chose m’est agréable, je la prends; telle autre m’est désagréable, je la rejette. C’est un fonctionnement de survie, utile dès la prime enfance pour notre croissance : personne n’aime se blesser, chacun apprécie une activité qui nous convient et nous aide à grandir. L’égo peut ainsi se développer grâce à cette protection indispensable. Pourtant, ce fonctionnement a des limites : dans la vie il y a des choses agréables sur le moment qui peuvent se révéler toxiques sur le long terme. L’éducation de l’enfant consiste à discipliner son égo. Elle lui enseigne que l’agréable n’est pas toujours un vecteur de justesse et que le désagréable peut-être bénéfique. On prend ce médicament qui soigne ou fortifie, même s’il est vraiment désagréable à avaler, on va à l’école, même si on préférerait être en vacances. L’égo est donc le logiciel de notre perception de l’agréable et du désagréable, que l’éducation va nous apprendre à maîtriser.

Parallèlement, l’égo est le support de nos émotions : peur, colère, dégoût, tristesse, joie, qui contribuent de manière déterminante à la construction de notre personnalité, en modifiant nos pensées, nos croyances, nos appétences, nos répulsions, nos comportements. Et l’égo va édifier ce que l’on appelle, depuis Freud, dans la psychologie occidental, le moi, c’est-à-dire l’instance à laquelle on s’identifie dans notre fonctionnement conscient. On va donc s’identifier à notre égo.

La deuxième grande instance mise en avant par la psychologie hindoue est le mental. Tout comme l’égo, le mental à une fonction vitale : il nous permet de survivre. C’est un logiciel de la pensée qui nous aide à rationaliser, à donner une explication aux événements qui adviennent, à les justifier, quitte à inventer des mensonges. À justifier l’absurde, le dramatique, à lui trouver des raisons, des causes, pour nous permettre de survivre, donc aussi, de grandir. Par exemple, un enfant croit spontanément que ses parents l’aiment d’un amour inconditionnel : c’est ce qui lui permet de grandir. Le jour où, fatigués, à bout de nerfs, ses parents le réprimandent de manière injuste ou excessive, il ne peut pas remettre en question sa croyance en leur amour inconditionnel : ce serait trop dangereux pour sa survie, sa croissance. Son mental va alors essayer de rationaliser cette colère : “ Maman m’aime, mais c’est moi qui suis mauvais, qui ne suis pas digne d’amour ”. Cette explication élaborée par le mental est mensongère. Mais l’enfant peut au moins se raccrocher à quelque chose, trouver une explication à cette colère incompréhensible et cette cohérence lui permet de continuer à supporter l’existence.

Ego et mental sont donc les deux instances nécessaires pour nous aider à survivre, à nous élever et à dépasser les obstacles et les dangers inhérents à l’existence. Quand notre personnalité est construite, nous sommes complètement identifiés à notre ego : je suis moi, un moi qui s’est édifié grâce aux images que les autres m’ont renvoyées de moi-même, grâce aux émotions, aux croyances et aux pensées qui ont forgé ma personnalité. Mon ego ne fait plus qu’un avec moi : je suis mon ego. Quand à mon mental, il est le logiciel de survie qui guide mon cerveau, qui m’inspire dans toutes mes pensées, mes décisions, mes actions, etc.

Lâcher le mental, ne plus s’identifier à l’ego.

Ego et mental, bien que nécessaires à la survie, peuvent devenir un obstacle au véritable épanouissement de l’être. Pour une raison évidente : l’ego et le mental ont établi un filtre entre le réel et nous. Comme nous ne percevons la réalité qu’à travers ce filtre permanent, des pans entiers de la réalité nous échappent. Ces prismes, les mensonges du mental et l’égoïsme de l’ego, me privent donc également de l’accès aux plus grandes joies, celles qui viennent du réel, de la rencontre avec le monde tel qu’il est et avec les autres tels qu’ils sont. Retrouver le véritable accès à ces joies implique nécessairement de lâcher, de dépasser, de transcender son ego et d’abandonner la boussole du mental  – ces deux systèmes qui ont pourtant été indispensables à notre croissance. Ego et mental ne cessent pas pour autant d’exister : ils seront toujours présents. Mais ils cessent d’être aux commandes. Ils n’ont plus le contrôle de notre vie. La raison et l’intuition prennent alors le pas sur le mental et l’esprit (le Soi) sur notre construction égotique.

La pratique du lâcher-prise va nous permettre de transcender l’ego et le mental qui nous incitent à vouloir tout contrôler. Et plus nous progressons dans ce travail de lucidité, d’individuation, de consentement à la vie, plus nous découvrons que nous ne sommes pas uniquement cet ego auquel nous nous sommes identifiés. J’accepte ainsi de ne plus seulement me résumer au personnage de “ Moi ” construit par ses émotions, ses croyances, ses pensées, son mental. Mais je ne cesse pas d’exister pour autant, car en moi subsiste quelque chose de beaucoup plus radical que “ Moi ” ; c’est le “ Soi ”, une identité très profonde qui relève de mon esprit. Cette identité ayant été en permanence parasitée par mes croyances et les images successives de moi-même forgées au fil de mon existence, j’ai besoin pour me reconnecter à ce “ Soi ”, de mener un véritable travail à travers la voie de libération et d’amour présenté dans les sections précédentes et que nous allons évoquer plus précisément dans ce qui suit.

Le processus d’individuation, l’effort introspectif lucide, bref le cheminement vers soi conduit, paradoxalement, à la libération de soi ou, plus précisément, à la libération d’un “ Soi ” identifié à l’ego. Un authentique travail d’accomplissement de soi conduit en effet à vivre une expérience de dépossession de soi. Il permet le passage du “ Moi ” au “ Soi ”. Plus je descends en profondeur et en vérité en moi-même, plus je me libère de la fausse identité de l’ego, édifié par mon mental et mes émotions depuis ma tendre enfance. C’est cela qu’évoque le Bouddha, lorsqu’il décrit l’expérience de “ l’Éveil ”, expérience illuminative qui repose essentiellement sur la prise de conscience de l’illusion de l’ego. Au terme de ce long processus rationnel de libération des passions tristes liées à nos idées inadéquates; nous accédons à un troisième genre de connaissance (après l’opinion et la raison) : la connaissance intuitive. Celle-ci nous permet de saisir la relation entre une chose finie et une chose infinie ; ainsi nous pouvons saisir l’adéquation entre notre monde intérieur ordonné par la raison et la totalité de l’Être, entre notre cosmos intime et le grand cosmos, entre nous et Dieu (identifié à la Nature, c’est-à-dire à la Substance infinie). Cette saisie intuitive est de la plus grande joie qui soit : la béatitude éternelle, car nous sentons et nous expérimentons que nous sommes éternels.

Il en va exactement de même lorsqu’on emprunte la seconde voie, celle de l’amour, de la communion avec les autres et avec le monde. La joie de la reliaison, la joie de la contemplation et celle du don ont toutes un point commun : l’espace d’un instant, ou plus durablement, l’individu s’oublie, cesse de penser à lui-même, aux tracas quotidiens. L’amour véritable et la contemplation font exploser les frontières de son moi restreint, rabougri, pour l’ouvrir à une dimension universelle, divine, quel que soit le nom que l’on donne à cette expérience de transcendance de l’ego ; ce sentiment d’unité avec l’univers.

Ainsi, le travail de libération intérieure (déliaison) et de juste communion avec le monde (reliaison), nous permet de ne plus voir l’ego et le mental comme les uniques pilotes de nos existences. Nous cessons de nous identifier à notre ego et la connaissance rationnelle et intuitive de nous-même et du monde remplace les jugements de valeur et opinions du mental. Nous devenons alors pleinement nous-mêmes et cette plénitude, loin de nous renfermer, nous relie avec les autres, le monde, l’univers, le divin. Plus rien ne peut nous atteindre, puisque nous avons cessé de tirer nos peines et nos joies de notre ego. Il en résulte une joie infiniment plus grande que toutes celles que l’on avait pu connaître auparavant. C’est la joie parfaite vécue, entre autre, par François d’Assise.

Un chemin progressif vers la joie permanente.

Ce chemin vers la joie parfaite peut sembler ardu, difficile, presque inaccessible. En réalité, c’est un chemin progressif. La joie parfaite n’est pas une récompense que l’on gagne au terme du parcours : c’est une grâce qui nous accompagne tout au long de ce chemin de liberté et d’amour. Certes, le but de ce chemin est l’Éveil, la réalisation de soi dans laquelle l’ego est définitivement transcendé, ce qui procure la joie permanente. Mais, tout au long du chemin, nous vivons déjà des joies pures chaque fois que nous mettons de côté, même ponctuellement, notre mental et notre ego, chaque fois que nous franchissons une étape importante, que notre conscience s’élargit, que nous sommes mieux accordés à la mélodie du monde. Pour la plupart d’entre nous, l’Éveil est une expérience graduelle. Nous cessons progressivement de nous identifier è notre ego, nous apprenons à écarter le mental et à arrêter de vouloir tout contrôler, nous sommes de plus en plus nous-mêmes et dans des relations plus justes avec les autres. Chaque pas en avant nous libère un peu plus, ouvre davantage notre cœur et agrandit la puissance de notre joie.

Nous pouvons ainsi vivre des expériences de joies pures, enivrantes, pleines, qui manifestent que nous progressons vers ce chemin de libération de l’ego, sans être pour autant parvenus au bout du chemin. Il est important de distinguer ces expériences ponctuelles de cet état de joie parfaite et permanente, celui qu’atteignent les sages et les saints totalement libérés de leur ego. Mais tant que notre ego et notre mental sont encore aux manettes, même si nous cheminons favorablement dans la vie intérieure, ces moments de joies pures sont suivis d’obstacles et de souffrances intérieures qui proviennent de nos parts d’ombre. C’est pourquoi on ne peut faire l’économie d’un travail psychologique, d’un authentique effort de connaissance de soi, de nos motivations et de nos croyances pour arriver à mieux lâcher l’ego. On peut se décourager et se dire qu’il est bien fastidieux de consentir de tels efforts pour accéder à une source de joie permanente. Que la vie est mal faite, trop difficile et exigeante. Il aurait été tellement plus simple que la joie nous fut donnée d’emblée, plutôt que d’avoir à mener un tel travail sur soi pour la faire grandir jusqu’à la joie parfaite. En réalité, la joie parfaite nous est offerte dès notre venue au monde. Elle s’appelle la joie de vivre. Et c’est simplement parce que nous avons perdu cette joie originelle que nous devons accomplir cet effort de déliaison, de reliaison et de consentement. La joie de vivre de l’enfant est la joie parfaite. Ce qui transporte le saint ou le sage, c’est la joie de l’enfance retrouvée. Mais plus rien ne pourra cette fois la faire disparaître, car elle est devenue active et consciente.

La joie de vivre de l’enfance.

Cette joie-là, immédiate, naturelle, spontanée, on l’observe chez les enfants, avant qu’ils commencent à raisonner, à s’inquiéter. Il existe une phase de la petite enfance où l’ego n’est pas encore fortement constitué, ni le mental complètement construit; le petit de l’homme a encore accès à son intuition, à son Soi profond, il n’est pas prisonnier de son image et accède encore aux joies pures, pétries dans la communion avec les autres, avec le monde. Avec l’âge, le formatage, le développement des peurs et des tristesses, cet état s’estompe, puis disparaît. Très vite et de plus en plus vite de nos jours, l’ego croît, l’enfant sera dans la peur de perdre, dans la confrontation, dans la rivalité, dans le conflit, dans le contrôle. Il verra disparaître en même temps la capacité de s’émerveiller et la joie parfaite. Les maîtres taoïstes ne s’y sont pas trompés quand ils considèrent que le modèle du sage n’est pas seulement le vieillard, mais peut-être davantage encore l’enfant qui vit dans l’innocence, la spontanéité de la vie, la liberté à l’égard de l’ego et du mental et donc dans la joie pure. Pour lui, tout est simple, tout est évident. C’est sans doute l’un des bienfaits de la grande vieillesse, pour ceux qui acceptent d’abandonner le contrôle de leur existence, d’être fragiles, d’avoir besoin d’aide dans leur vie quotidienne. Ils redeviennent souvent comme des enfants et sont dans la joie de vivre.

La joie de vivre d’une vie simple.

La joie de vivre n’est pas que l’apanage des enfants, des sages ou des vieillards revenus à l’esprit d’enfance. Il y a également des gens extrêmement pauvres n’ayant à peine de quoi se nourrir, vivant à plusieurs entassés dans une seule pièce et sans aucun confort. Au lieu d’être torturé par le manque ils sont, au contraire, tout le temps joyeux, dans une joie authentique. Si on les compare à ceux qui ne peuvent se plaindre ni de leur confort, ni de leur santé, ni de leur avenir mais qui peinent cependant à esquisser le moindre sourire, on comprend que la joie de vivre : c’est recevoir la vie comme un cadeau et s’en réjouir. Or, de nos jours en Occident, nous recevons bien souvent la vie comme un fardeau qu’il faut assumer. Nous considérons que nous n’avons pas choisi de naître et essayons de nous en sortir sans être trop malheureux. Pourtant, la joie de vivre n’a d’autre cause que le simple fait d’exister. Rien d’autre n’est exigé : ni le confort, ni le succès, ni même la santé. Dominique Lapierre relate dans son roman La cité de la joie, ce bidonville de Calcutta que ces pauvres parmi les plus pauvres, malades parmi les plus malades, étaient malgré tout, dans la joie de vivre puisqu’ils pouvaient encore faire l’amour, manger souvent à peine un repas par jour, parler, exister. Ils étaient dans la joie parce qu’ils aimaient la vie. Sur TV5, vous pouvez voir l’émission de Frédéric Lopez, “ rendez-vous en terre inconnue ”, qui vous amène à la découverte de peuple vivant dans des conditions matérielles limites. Cette émission vous reconnecte à la joie de vivre, à travers le témoignage de ces peuples qui vivent dans la plus extrême simplicité, mais qui sont éblouissants de joie.

Dans nos sociétés modernes, nous réfléchissons sans cesse à ce qui va nous rendre heureux et nous en perdons le goût d’être simplement heureux dans notre vie quotidienne. Nos sociétés occidentales offrent de grands avantages : confort matériel, amélioration de nos conditions de vie, accès à des soins médicaux performants, liberté de choisir sa vie et de la construire sur des valeurs qui nous sont propres. Tout cela constitue un progrès considérable. Mais force est de constater que nous avons bien souvent aussi perdu la joie de vivre, qui est celle de l’accueil spontané de la vie comme elle est et non comme nous voudrions qu’elle soit. Nous sommes en permanence encombrés par un ego insatisfait et parasité par un mental qui entend tout contrôler. Cette insatisfaction est nichée au fond même de nos sociétés postindustrielles. Nos experts économistes, politiques et autres, ont l’œil rivé sur l’indice de consommation : ils se désespèrent si nous préférons épargner plutôt que dépenser. Cette frustration permanente face à la consommation fait tourner l’économie, elle entretient la croissance. C’est elle que la pression publicitaire nourrit en permanence. Le système se gripperait si nous cherchions notre joie ailleurs que dans les rayons des magasins. A-t-on jamais vu une compagnie publicitaire vanter les joies de l’amour, de la contemplation de la nature, de l’ouverture du cœur et de l’esprit, bref de tout ce qui pourrait nous mettre dans la joie en dehors du système marchand ?

Dès lors, la reconquête de la joie de vivre passe, comme nous l’avons vu, par un effort conscient pour gagner en liberté intérieure et recréer du lien. Nous voulons vivre plus et souhaitons être immortels, alors qu’il nous faudrait apprendre à mieux vivre et à toucher à l’éternité dans chaque instant pleinement vécu. Or, nous préférons la sécurité à la vraie liberté, le bien-être matériel à la joie. Nous cherchons en permanence le bonheur en nous projetant dans le monde extérieur, alors qu’il se trouve en nous, dans la satisfaction profonde que nous pouvons tirer des plaisirs et des joies ordinaires de la vie qui, pour la plupart ne coûtent rien. La joie de vivre que nous avons perdue, celle de notre enfance, vit encore à l’intérieur de nous, telle une source enfouie sous un tas de cailloux. Cette source de joie est permanente, même si nous n’en percevons que quelques jaillissements occasionnels. Lorsque nous nous mettons dans une certaine disposition d’esprit ou lorsque nous progressons, une pierre se déplace : un jet de joie jaillit. La joie en nous, elle nous est donnée, mais nous l’étouffons, nous en bouchons la source à mesure que nous accumulons au-dessus d’elle, les roches qui proviennent de l’ego et du mental. Tout le cheminement vers soi et vers les autres consiste à lever ces obstacles que nous avons-nous-mêmes édifiés, pour retrouver la joie simple, cette joie pure qui nous est naturellement donnée. Nos existences complexes, faites d’opportunités et de choix incessants, nous font perdre la simplicité de la relation à la vie.

La force du consentement.

Il existe un paradoxe concernant la joie de vivre. D’un côté, nous faisons le constat que la vie est difficile, que la souffrance est omniprésente, que le chagrin de la perte de nos êtres chers est inévitable et, d’un autre côté, le seul fait de vivre nous met en joie. Autrement dit, rien ne semble justifier la joie de vivre. La pensée ne peut dès lors que constater le caractère énigmatique de cette joie inconditionnelle, que rien ne saurait rationnellement expliquer. La seule chose que nous puissions faire, c’est de prendre en compte ce paradoxe puis de le vivre ou de le refuser. Face au mal, à la douleur, à toutes les peines de l’existence, nous pouvons en effet accueillir la joie ou la refuser, choisir d’être heureux ou malheureux. La joie parfaite réside dans ce grand “ Oui sacré ” à la vie, dans la force du consentement. Ce n’est pas en refusant les souffrances de la vie qu’on trouvera le bonheur, mais en les acceptant lorsqu’elles sont inévitables et en comprenant que nous pouvons aussi grandir à travers elles. Notre conscience du bonheur vient de notre connaissance du malheur et la plupart de nos joies viennent de tristesses dépassées. Ceux qui ont accepté de persévérer dans la douleur, dans le doute, qui ont franchi les obstacles et continue d’avancer malgré les difficultés au lieu de tenter de les éviter, connaîtront les plus grandes joies. Tout simplement à cause de cette mystérieuse loi de la vie qui fait que le consentement, l’acceptation de ce qui est, ouvre la porte à la joie de vivre. L’enfant et les gens simples sont dans la joie, car ils acceptent la vie comme elle est. Ils prennent la vie telle qu’elle s’offre à eux, savent recevoir ce qui est donné, n’exigent pas que la vie soit autre. Le consentement nous ouvre la porte de la joie de vivre qui nous était fermée. Il faut notre consentement pour que la vie soit aimable. Le parcours d’un enfant souffrant d’une maladie grave, subissant traitements lourds et interventions chirurgicales, se révèle être, bien souvent, un exemple inspirant d’une acceptation totale de ce qui est et d’une joie de vivre sans borne.

La sagesse de la joie.

La poursuite du bonheur ou la recherche de la joie de vivre ? De nos jours, la pensée anti-bonheur a ouvert de nouveau fronts : au nom d’une critique parfaitement fondée d’un bonheur factice qui oscille entre les slogans publicitaires du confort matériel et de la réussite sociale et les recettes prémâchées du développement personnel, il est facile de démolir la poursuite du bonheur. Mais ce concept, même dévoyé par l’époque, n’est pas pour autant déconstruit. La critique de l’idéologie moderne du bonheur, fondée sur le consumérisme et le narcissisme et portée par une injonction aussi stupide qu’écrasante à être heureux, ne rend pas caduque pour autant la question fondamentale de la sagesse : peut-on accéder ici-bas à une joie ou à un bonheur profond et durable ?

La recherche de la sagesse, n’est autre que la vérité et la lucidité appliquées à l’observation de soi et à la pratique d’une éthique personnelle de vie. La question n’est pas de savoir si la sagesse existe ou non, si elle est possible ou pas, mais plutôt quel chemin de sagesse adopter. Frédéric Lenoir identifie deux grands types de sagesse, deux grandes quêtes qui entendent mener à un bonheur profond et durable.

Le premier vise l’ataraxie, c’est-à-dire à l’absence de trouble, à la sérénité. C’est celle à laquelle aspirent les épicuriens, les stoïciens ou le bouddhisme. Même si elle ne réprime pas les plaisirs, cette voie-là exige une vie plutôt ascétique. Tous mettent aussi en valeur la force de la volonté pour parvenir à la vie heureuse. La seconde quête de sagesse aspire davantage à la joie parfaite qu’à l’absence de trouble ou à la sérénité. Elle est moins portée sur la répression des passions et des instincts que sur leur conversion vers un accroissement de la joie. Elle ne prône pas un idéal de renoncement, mais de détachement, c’est-à-dire de vie joyeuse dans le monde, sans asservissement aux plaisirs mondains et aux biens matériels. Elle croit plus en la puissance du désir et de la joie qu’en la force de la volonté pour atteindre la sagesse, c’est-à-dire une joie permanente que rien ne peut détruire; ce qui constitue une autre manière de parler du bonheur.

Cette seconde voie, c’est la sagesse de la joie. Une voie à taille humaine, plus adaptée à nos forces et à nos faiblesses. Une voie certainement aussi plus proche de nos vies modernes. Une vie qui repose sur la lucidité et la connaissance de soi, la conversion du désir et le détachement, la souplesse et la flexibilité, le lâcher-prise et l’engagement dans la société. Cette voie entretient aussi une relation tout autre avec la question du mal, de la fragilité et de la souffrance que la sagesse liée à l’absence de trouble. Les sagesses de l’ataraxie tendent en effet, à supprimer ou à diminuer le désir pour éviter la souffrance. Elles conduisent ainsi au renoncement, à une diminution des plaisirs et de l’affectivité. La sagesse de la joie, au contraire, entend assumer pleinement la richesse et l’intensité d’une vie affective et désirante, acceptant la souffrance comme corollaire. Ce qui est vrai de la souffrance intime, personnelle, l’est aussi face au mal qui existe dans le monde. À l’inverse d’une certaine sagesse de l’ataraxie  – qui tendrait à fuir le monde pour conserver la paix de l’âme  –, la sagesse de la joie nous incite à vivre au cœur du monde pour en épouser les contradictions et tenter d’être un levain dans la pâte afin de contribuer à sa transformation. La sagesse de la joie rime avec engagement. La joie de vivre est empathique. Elle invite à la compassion, au partage, à l’entraide. Alors que les passions tristes nous enferment dans la peur et nous incitent à nous replier sur nous-mêmes, la joie active fait brûler notre cœur du désir de voir les autres s’épanouir. Elle nous rend plus ouverts, plus audacieux, plus courageux, plus tolérants, davantage soucieux des autres. Certains affirment que lorsque le mal est trop fort, lorsqu’il prend par exemple le visage des camps d’extermination, plus aucun bonheur, plus aucune joie n’est possible sur terre. Frédéric Lenoir pense exactement le contraire. Non seulement le bonheur et la joie sont encore possibles, mais ils constituent même un devoir pour que de telles tragédies, issues des passions tristes de l’homme, ne se reproduisent plus. La joie a pu même exister au cœur de l’horreur et plusieurs témoignages bouleversants de rescapés de ces camps en font état. La sagesse de la joie n’apporte aucune réponse théorique à la question du mal, mais une réponse pratique : à travers la contagion d’un vif amour de la vie, d’un engagement en faveur de tous les êtres vivants. Cet engagement n’a rien d’un sacrifice, puisqu’il ne s’agit ni de renoncer aux plaisirs de la vie, ni de cesser de désirer, mais d’apporter notre contribution, si modeste soit-elle, à la construction d’un monde meilleur : en refusant de répondre à la violence par la violence, en soutenant, autant qu’on le peut, les personnes  de notre entourage qui sont dans une détresse morale ou matérielle, en facilitant l’accueil des étrangers qui fuient leur pays dévasté, en essayant de moins polluer notre terre, en s’engageant dans des réseaux associatifs qui favorisent le vivre-ensemble, en tendant de surmonter nos petits tracas quotidiens pour offrir aux autres un sourire communicatif, … Essayons de faire notre part de cette œuvre immense qui incombe à l’humanité afin de guérir le monde de toutes les plaies que nos passions mauvaises lui infligent : désir de dominer, cupidité, envie, jalousie, orgueil, peur. C’est le meilleur engagement pour favoriser la conversion philosophique, laquelle nous invite à nous transformer nous-mêmes, à convertir nos passions en actions, à passer des joies passives aux joies actives dont la puissance est salvatrice. 

En conclusion, la sagesse de la joie est certainement une voie à privilégier pour vivre une existence pouvant conduire à un bonheur global et durable.

 

 

 

 

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