Le vrai coût du modèle agro-industriel

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Est-ce que les aliments biologiques sont plus chers que les aliments issus de l’agriculture industrielle ? C’est vrai qu’aujourd’hui, dans un supermarché, le chou-fleur conventionnel coûte moins cher qu’un chou-fleur biologique. Mais est-ce son vrai coût ? Comme l’explique Friedrich Wenz à Marie-Monique Robin : Le problème, c’est que le prix du chou-fleur issu de l’agriculture chimique est complètement faussé, car ceux qui le fixent ne prennent pas en compte tous les coûts indirects par son mode de production : coûts de la pollution de l’eau et de l’air, des inondations de plus en plus fréquentes parce que les sols ne sont plus capables de retenir les eaux, du réchauffement climatique, des énormes dépenses énergétiques, des maladies chroniques des paysans ou des consommateurs malades à cause des pesticides. Ni des répercussions sur la biodiversité, les oiseaux ou les abeilles, très importantes pour la pollinisation des fruits et légumes. Si on tient compte de tous ces coûts externes qui ne sont pas visibles et qu’on fait l’addition, alors les produits bios sont beaucoup moins chers, car l’agriculture biologique n’induit pas ce genre de coûts. Et, tous ces coûts indirects devraient être pris en compte pour fixer le prix des aliments dits “ conventionnels ” afin que les consommateurs connaissent le montant réel de la facture de l’agriculture chimique ”.

En économie, les “ coûts indirects ” dont parle Friedrich Wenz portent un nom : les “ externalités ”. Ce terme désigne tous les “ effets externes négatifs ” liés à une activité de production – appelée “ l’émetteur ” et qui affectent son environnement – appelé “ le récepteur ” –, mais qui ne sont pas comptabilisés à la source grâce à un mécanisme pervers qui laisse le récepteur se débrouiller avec les nuisances engendrées par l’émetteur.L’interaction entre l’émetteur et le récepteur de cet effet, ne s’accompagne d’aucune contrepartie marchande ” explique l’Encyclopedia Universalis, qui donne un exemple concret : “ La pollution sous toutes ses formes est un exemple typique d’externalité négative : lorsqu’une usine rejette des déchets dans l’environnement, elle inflige, sans contrepartie, une nuisance aux habitants de la région. En l’absence de contrepartie marchande, le responsable de l’externalité, l’émetteur, ne tient pas compte, dans sa décision, de l’influence de ses actes sur le bien-être des autres ”. Et c’est bien cela le problème : tant qu’ils n’auront pas à payer pour les dégâts qu’ils causent, les pollueurs de la planète continueront à polluer en toute impunité. Les multiples externalités provoquées par le modèle agro-industriel ne sont jamais incorporées ou “ internalisées ” dans le prix des aliments achetés par le consommateur.

Le premier a s’être penché sur la question est un entomologiste américain réputé de l‘université Cornell de l’État de New-York, David Pimentel. Celui-ci a en effet publié en 1992 une étude intitulée Coûts environnementaux et coûts économiques de l’application des pesticides, consultant pour cela tous les rapports et études disponibles à l’époque. Il a évalué la facture pour les États-Unis à 8 milliards de dollars par an. Comment a-t-il calculé ce chiffre de 8 milliards de dollars ?Comme il l’explique : “ Nous avons, par exemple, additionné le coût des hospitalisations dues à une intoxication par les pesticides, qui concernait à l’époque 300,000 Américains par an, ou celui de la décontamination des eaux, etc. En fait, c’est un chiffre très prudent et la facture réelle est beaucoup plus élevée ”.

Est-ce qu’au moins les pesticides protègent réellement les cultures ? Un autre article de David Pimentel intitulé La quantité de pesticides qui atteint le ravageur cible répond à la question. Il révèle que moins de 0,1 % des pesticides appliqués pour le contrôle des nuisibles atteignent leur cible. Plus de 99, 9 % des pesticides utilisés migrent dans l’environnement, oùils affectent la santé publique et les biotopes bénéfiques, en contaminants les sols, l’eau, l’atmosphère de l’écosystème. Ces estimations ont été confirmées par une autre étude, réalisée par Hayo van der Werf, un agronome de l’INRA : “ On estime que 2,5 millions de tonnes de pesticides sont appliquées chaque années sur les cultures de la planète, écrivait-il en 1996. La part qui entre en contact avec les organismes indésirables cibles – ou que ces derniers ingèrent – est minime. La plupart des chercheurs l’évaluent à moins de 0,3 %, ce qui veut dire que 99,7 % des substances déversées s’en vont ailleurs. En effet, dès qu’ils ont atteint le sol ou la plante, les pesticides commencent à disparaître : ils sont dégradés ou sont dispersés. Les matières actives peuvent se volatiliser, ruisseler ou être lessivées et atteindre les eaux de surface ou souterraines, être absorbées par les plantes ou rester dans le sol. Durant la saison, le ruissellement emporte en moyenne 2 % d’un pesticide appliqué sur le sol, rarement plus de 5 % à 10 %. En revanche, on a parfois constaté des pertes par volatilisation de 80 % à 90 % du produit appliqué, quelques jours après le traitement ”. Selon David Pimentel : “ La quantité de pesticides qui atteint sa cible est très faible. Dans des conditions optimales 50 % des pesticides épandus atteignent la zone cible. Quant à leur rôle de protection des cultures, il est plus que contestable : j’ai passé ma carrière d’entomologiste à recenser les ravageurs devenus résistants aux insecticides ou les insectes prédateurs exterminés par les mêmes insecticides. Tout cela est un terrible gâchis, qui coûte très cher à la société. Vraiment, d’un point de vue économique, l’usage des pesticides est un non-sens. Et, il est grand temps que les gouvernements d’Amérique et d’Europe s’en rendent compte ”.

Une autre étude publiée en 2008 à l’initiative du Parlement Européen, s’est penchée sur les “ externalités ” liées aux pesticides. L’étude a recensé des données très étayées montrant que l’exposition aux pesticides est associée à plusieurs maladies chroniques, comme les cancers du sang, mais aussi certaines tumeurs cancéreuses. En particulier, la prévalence des cancers chez les enfants d’agriculteurs est particulièrement élevée. De nombreuses études montrent aussi que l’exposition aux pesticides peut provoquer des effets négatifs sur le système de reproduction, sur le système hormonal et endocrinien ou sur le système neurologique, conduisant aux maladies de Parkinson ou d’Alzheimer, ou encore sur le système immunitaire. L’étude a conclu que si on interdisait les pesticides les plus dangereux, nous pourrions éviter 26,000 cas de cancers par an en Europe et économiser 27 milliards d’Euros ou 35 milliards de dollars par an. Et cela ne concerne uniquement une exposition professionnelle. L’étude a ignoré d’autres données, qui semblaient moins précises, bien que nombreuses et convergentes qui concernent d’autres types d’exposition, comme l’alimentation ou le fait d’habiter près de zones traitées avec des pesticides. Les coûts sanitaires associés à l’usage de pesticides représentent des “ externalités ” qui devraient être incorporées dans le prix payé par le consommateur quand il achète un fruit ou un légume au supermarché. Si nous incluions ces coûts externes dans le prix payé par le consommateur, il est évident que le prix des fruits et des légumes, de la viande ou des produits laitiers augmenterait substantiellement.

Les dégâts causés par le modèle agricole industriel basé sur la révolution verte sont aussi nombreux que variés, dont la liste n’est pas exhaustive rappelle Marc Du Fumier : “pesticides résiduels dans notre nourriture, pollutions chimiques des eaux, de l’air et des sols, diminution de la qualité gustative et nutritive des aliments, abaissement du niveau des nappes phréatiques, invasions intempestives d’espèces concurrentes ou prédatrices, épidémies provoquées par de nombreux agents pathogènes, réduction de la biodiversité, dépendance accrue à l’égard des énergies fossiles, émission croissante de gaz à effet de serre, érosion ou salinisation accélérée des sols, glissement de terrain… ”. Hans Herren, entomologiste suisse et président de l’Institut du millénaire de Washington, a déclaré : Il faut changer de paradigme ”, lors d’une audition organisée au Parlement européen en 2011. Il y avait été invité en sa qualité de coprésident du rapport intitulé L’agriculture à la croisée des chemins, un document de près de 600 pages surtout connu sous le nom de rapport de l’IAASTD, acronyme qui désigne en français Évaluation internationale des savoirs, sciences et technologies agricoles pour le développement. Il s’agit d’une expertise collective, conduite à la demande de la Banque Mondiale, par 400 scientifiques internationaux, dont le but est d’évaluer la contribution que peut apporter l’agriculture à la réalisation des “ objectifs du millénaire pour le développement ”. Les objectifs du millénaire pour le développement (OMD) désignent les huit objectifs suivants, adoptés en 2000 à New-York par 193 États membres de l’ONU, qui ont convenus de les atteindre pour 2015 :

Réduire l’extrême pauvreté et la faim ;

Assurer l’éducation primaire pour tous ;

Promouvoir l’égalité et l’autonomisation des femmes ;

Réduire la mortalité infantile ;

Améliorer la santé maternelle ;

Combattre les maladies ;

Assurer un environnement humain durable ;

Mettre en place un partenariat mondial pour le développement.

Répartis sur cinq régions du globe, les experts ont travaillé de 2005 à 2008 sur huit thèmes principaux : les bioénergies, le changement climatique, la santé humaine, la gestion des ressources naturelles, les savoirs locaux et traditionnels, les femmes en agriculture, les biotechnologies, le marché et le commerce international.  Les conclusions du rapport global ont été présentées lors d’une conférence intergouvernementale qui s’est tenu à Johannesburg en 2008 et finalement approuvées par 58 pays. Le rapport parrainé par 7 organisations onusiennes, dont l’organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), l’Unesco, l’organisation mondiale de la santé (OMS) et le programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE).

Quelles sont les principales conclusions de ce rapport global a-t-on demandé à Hans Herren lors de son audition au Parlement européen ? “ Nous devons vraiment changer de paradigme et aller dans une autre direction. Nous devons opérer une transition d’une agriculture productiviste, qui est certes très productive mais qui n’est pas durable, vers une agriculture durable, qui est aussi très productive, mais à l’échelon de la ferme et non plus à l’échelon global des cultures. Nous devons aussi revaloriser le statut du paysan. Il devrait être tout en haut de l’échelle sociale, car sans lui, il n’y a pas de nourriture et donc pas de vie possible! Nous devons faire en sorte que le métier agricole soit bien payé et récompensé à sa juste valeur. Le changement de paradigme va bien au-delà du champ ou de l’étable ”.

Quels sont les défis que doit affronter l’agriculture aujourd’hui lui a demandé Marie-Monique Robin? Ils sont nombreux. Il y a la demande alimentaire d’une population qui augmente, le défi du changement climatique, de la perte de biodiversité, de la dégradation et de l’accaparement des terres. Pour relever tous ces défis, nous avons besoin d’un nouveau modèle agricole, capable de résoudre des problèmes anciens, mais aussi nouveaux. Le modèle agricole actuel basé sur la révolution verte n’est plus approprié – et d’ailleurs ne l’a jamais été – pour résoudre les problèmes majeurs de la faim, de la pauvreté et de l’environnement. Il a engendré de nombreux problèmes sociaux : des millions de paysans ont perdu leurs terres et les revenus agricoles ont baissé en raison de la surproduction. Cette alimentation bon marché n’a pas profité au consommateur, mais aux intermédiaires. Ceux qui ont bénéficié de la révolution verte sont les entreprises de la transformation agroalimentaires ou celles qui vendent des intrants chimiques et de la machinerie agricole. L’un des concepts clés du rapport global, c’est la multifonctionnalité de l’agriculture. L’agriculture embrasse des domaines très différents, comme l’environnement, la société, l’économie, la culture, où elle rend de multiples services.

Quand le rapport appelle à un changement de paradigme, il fait aussi des suggestions pour y parvenir. La première vise à privilégier la petite agriculture familiale comme la base pour assurer la sécurité et la souveraineté alimentaire. La deuxième recommande de bannir les intrants énergétiques qui ne sont pas produits sur la ferme, parce que ce n’est pas un système durable, le coût de l’énergie ne cessant d’augmenter. Il faut sortir de l’agriculture mécanisée à grande échelle. La troisième est qu’il faut créer de nouveaux emplois de qualité dans l’agriculture. Dans ce nouveau modèle, les paysans seront plus reconnus socialement. Nous pensons que les paysans doivent contrôler tout le processus de production, des semences aux intrants. C’est eux qui doivent être responsables de la fertilité des sols, ne plus se contenter d’acheter un engrais pour le déverser, mais régénérer leurs sols par des pratiques agricoles. Il faut les aider à passer d’une agriculture d’exploitation, de type exploitation minière, à une agriculture durable dans le long terme. Il est évident que non seulement le savoir des paysans est important, mais aussi la science et la technologie. Le défi, c’est précisément de savoir comment nous pouvons marier les innovations et le savoir des paysans. Il nous faut rattraper plus de 50 ans de retard dans la recherche pour une agriculture durable. Il nous faut plus d’institutions et de recherches dédiées à l’agriculture biologique. Il faut renverser la tendance actuelle de la recherche agricole, majoritairement financée par le secteur privé et il faut que les gouvernements la prennent en charge pour soutenir une agriculture à hauteur d’homme et durable. Au cours des 60 dernières années, la recherche n’a visé que la productivité ou l’augmentation des rendements et cela a provoqué un déficit de connaissances dans la science des sols et le fonctionnement des écosystèmes. Maintenant, nous savons que l’agriculture dite “ moderne ” engendre une dépendance vis-à-vis des ressources naturelles limitées. C’est elle qui va nous ramener vers le Moyen Âge ! Ce dont nous avons besoin, au contraire, c’est d’une agriculture biologique ou agro-écologique fondée sur la recherche et qui nous permettra de nourrir le monde, ce que n’a pu faire l’agriculture industrielle. Nous avons besoin de changer de politique agricole, notamment dans le domaine des subventions. Il faut désormais que les subventions accordées aux agriculteurs soutiennent les “ bons  comportements ”, comme l’emploi de méthodes agro-écologiques permettant de passer d’une agriculture dépendante de l’énergie extérieure à une agriculture qui crée de l’énergie. On pourrait pénaliser les “ mauvaises pratiques ” et, au contraire, récompenser les “ méthodes positives ” de production de nourriture. On peut, par exemple, rétribuer les paysans qui entretiennent les écosystèmes, qui prennent soin de leurs sols, ne polluent pas l’eau, protègent la biodiversité, promeuvent les pollinisateurs ; tous ces services rendus à la société pourraient être récompensés. Pendant des années nous avons dirigé tous nos efforts vers une nourriture de plus en plus bon marché. Le résultat, c’est que nous produisons aujourd’hui deux fois plus de nourriture que nos besoins. Nous pourrions nourrir 14 milliards de personnes, mais la nourriture est si peu chère que nous la jetons ; dans les pays occidentaux, c’est au minimum,  30 % des aliments achetés qui finissent à la poubelle. C’est le résultat de cette agriculture qui produit de la nourriture de qualité médiocre, laquelle ruine notre santé, ce qui coûte cher à la société.

Il est grand temps de changer et ça presse. Comme le dit  Hans Herren : Appliquons les propositions d’action que nous avons adressées aux décideurs pour changer de politique aujourd’hui. Et soutenons les paysans pour qu’ils cessent d’être les otages, voire les victimes, d’un modèle agro-industriel, qui, a terme, conduit à leur ruine et à celle de la planète…” Et comme le dit Friedrich Wenz : Plus nous tarderons a changé de système, plus la note sera élevée ”. En conclusion, la question n’est plus de se demander de quel type d’agriculture nous avons besoin, mais de savoir quand et comment nous allons généraliser l’approche agroécologique et biologique pour nourrir le monde de manière durable.

Lire la suite : Changement nécessaire aux politiques et règles appliquées à l’agriculture.

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