Une alternative pour sortir des politiques de compétitivité.

Classé dans : À la une, Être bien dans sa vie | 0

Condamner l’existant à quelque chose de facile, surtout dans une période où l’insatisfaction atteint des sommets. Proposer une alternative est beaucoup moins aisé, spécialement une alternative qui se veut crédible pour la France.

Benjamin Brice présente une esquisse d’alternative socio-économique susceptible de surmonter l’impasse des politiques de compétitivité. Benjamin Brice reconnaît d’emblée qu’il n’y a rien de nouveau dans ce qu’il propose, car la plupart des mesures évoquées ont déjà été formulées par d’autres. Par contre, il considère que l’originalité de sa proposition consiste à articuler des champs de notre existence collective, qui restent trop souvent séparés : économie, écologie, social, relations internationales et démocratie. Tout cela se trouve d’ailleurs développé plus en détail dans son ouvrage intitulé ‘’ La sobriété gagnante ‘’ paru en 2022.

Sobriété matérielle et relocalisation industrielle.

Selon Benjamin Brice, lorsque l’on appréhende les différentes dimensions des difficultés de la France, on finit par arriver à la conclusion que nos meilleures chances de redressement se rencontrent dans une combinaison de sobriété matérielle et de relocalisation industrielle.

Mais, pourquoi donc ?

Pour améliorer nos capacités de résilience dans un monde dangereux, il va falloir sécuriser nos approvisionnements et diversifier nos fournisseurs, mais aussi chercher à moins dépendre de nos importations, ce qui se traduit par la baisse de la consommation de ce que nous ne pouvons pas produire nous-mêmes (à commencer par les combustibles fossiles) et par la relocalisation d’activités industrielles.

Pour diminuer nos impacts écologiques globaux, il s’agit de réduire le volume de notre consommation matérielle, grâce à des changements technologiques, des gains d’efficacité et un effort de sobriété sur la demande. Ici la relocalisation d’activités industrielles va dans le bon sens, parce que la production française est moins carbonée, parce que les normes environnementales sont très élevées sur notre territoire et parce que le surcoût du ‘’ Made in France ‘’ nous oblige à revoir le volume de notre consommation matérielle. Cela implique de réfléchir collectivement à ce dont nous avons vraiment besoin pour bien vivre.

Pour rééquilibrer notre commerce extérieur, il n’est pas suffisant de stimuler nos exportations, surtout dans une conjoncture où la montée en gamme de nos fournisseurs risque de menacer nos positions. Nous devons aussi – et même surtout – entreprendre de réduire nos importations, ce qui passe par un effort de sobriété du côté de la demande (combustibles fossiles et biens industriels) et la réorientation d’une partie de la consommation intérieure (ménages, entreprises et administrations publiques) vers la production locale.

Pour apaiser la colère sociale, il semble vain de miser sur la croissance de notre abondance matérielle. Non seulement les perspectives internationales plaident en faveur plutôt de la modération de nos modes de vie, mais en outre, le fait de posséder plus de choses que les générations précédentes ne nous rendent pas plus satisfaits de notre pouvoir d’achat, au contraire. Tant que les besoins de consommation seront abandonnés aux incitations du marché global, nous resterons pris dans une course contre le vent, avec une fuite en avant dans l’endettement. En revanche, la relocalisation d’activités industrielles aurait l’avantage de nous inciter à adopter des modes de vie plus en rapport avec nos moyens réels, tout en inversant le processus de désindustrialisation qui a coûté si cher au pays et surtout aux classes populaires.

Pour renforcer les services publics et investir dans l’avenir, il faut trouver de l’argent. Au lieu de multiplier les incitations à consommer plus et d’imposer l’austérité dans les services publics, mieux vaudrait promouvoir des modes de vie plus durables, afin de dégager des moyens pour des services aussi essentiels que l’école, l’hôpital ou la justice et pour les investissements utiles à la nation.

Pour retisser des liens d’amitié entre les différentes parties de la société, quoi de mieux qu’un grand projet commun ? qu’une authentique réorientation du pays, après des décennies de doute et de colère ? Oui, Benjamin Brice parle d’un véritable effort sur la consommation matérielle, c’est-à-dire du développement de modes de vie plus sobres. D’ailleurs, Benjamin Brice croit que nous ne sommes pas attachés à la surconsommation par des liens invincibles, surtout lorsque nous prenons la mesure de ses conséquences pour le pays.

Pour Benjamin Brice, ce qui apparaît particulièrement démotivant aujourd’hui, c’est le contraste entre les sacrifices demandés et les résultats obtenus. On demande de travailler davantage et d’accepter une dégradation des conditions de travail, mais dans quel but ? Celui de pouvoir consommer librement toujours plus de produits importés ? Alors que l’impératif de résilience réclame le contraire ? Alors que le coût écologique rend tout cela absurde ? Alors que les services publics se dégradent ? Alors que nous nous endettons de plus en plus vis-à-vis du reste du monde ? Ici, même le bon sens se récrie et exige de nous que l’on considère enfin les choses sous un autre jour.

Décroissance ou Sobriété ?

Finalement, est-ce que Benjamin Brice est en train de prôner, ce que l’on appelle la ‘’ décroissance ‘’. Non, d’abord parce ce que la transition écologique ne se fera pas avec de simples ajustements ; elle suppose de rompre franchement avec toute une série de présupposés économiques, à commencer par l’idée d’une convergence nécessaire entre intérêts collectifs et croissance du PIB ; elle implique de questionner nos besoins et de cesser de les abandonner à la loi de l’offre et de la demande.

 Ensuite, selon les promoteurs de la décroissance, le but serait de produire moins et de consommer moins. C’est là que Benjamin Brice fait un pas de côté, parce qu’il se situe à l’échelle de la France et non à l’échelle du monde. Dans le cas de la France, il est aujourd’hui tout à fait envisageable de réduire la consommation tout en augmentant la production industrielle. Parce que notre économie est largement désindustrialisée et parce que la majeure partie de nos impacts environnementaux sont importés (émissions de gaz à effet de serre, déforestation, pollutions liées à l’extraction des métaux, etc.). En définitive, dans le cas de la France, – un cas qui n’est probablement pas généralisable se concentrer sur les importations avec la relocalisation d’une partie de la consommation intérieure, va tout à fait dans la bonne direction sur le plan écologique.

Si Benjamin Brice parle de ‘’sobriété ‘’ plutôt que de décroissance, c’est parce qu’il met l’accent sur la diminution de la consommation matérielle, un effort qui n’est pas incompatible avec la relocalisation industrielle. Cette convergence a l’avantage de nous permettre d’amorcer une vraie transition sur la consommation – avec une nécessaire distinction entre l’essentiel et le superflu –, sans avoir à affronter toutes les incertitudes d’une décroissance de la production (effet sur la puissance internationale, problème de la destruction d’emplois, questionnement sur le financement des dépenses publiques, etc.).  

Changement majeur d’orientation.

Ce que Benjamin Brice propose est en rupture avec les politiques de compétitivité actuelles.

Au lieu de nous concentrer presque exclusivement sur les exportations – et donc sur notre intégration internationale –, il vaudrait mieux tâcher de réduire nos importations.  

Au lieu d’aborder le problème du pouvoir d’achat dans un objectif d’abondance matérielle supplémentaire, il semblerait plus sage de sortir de la logique des prix bas et d’œuvrer à baisser les incitations à la surconsommation, afin de rendre du pouvoir de vivre.

Au lieu de mettre en place l’austérité pour les dépenses de fonctionnement, il faudrait au contraire investir dans les services publics, garants de la cohésion sociale et de la projection de la nation dans l’avenir.

Ce qu’avance Benjamin Brice n’a rien d’incongru : le mot relocalisation a fait son grand retour dans le débat public avec la pandémie du covid-19 et le terme sobriété a fini par s’imposer avec la hausse du prix de l’énergie et le manque de disponibilité de la ressource en eau. Par ailleurs, le fait d’associer la relocalisation d’activités industrielles aux efforts de sobriété matérielle rend plus crédible la rupture qu’il envisage, car elle l’inscrit dans une perspective de création d’emplois et de hausse des recettes fiscales.

L’enjeu central de la répartition.

Benjamin Brice reconnaît que l’objection principale à toute idée de sobriété matérielle est la suivante : Comment faire accepter une telle perspective aux classes populaires ? Cette objection est essentielle, parce que la répartition des efforts et des gains – la question de la justice distributive –, se situe au cœur de la délibération politique. 

La première chose à dire est que la population française et tout spécialement les classes populaires, exprime déjà une forte insatisfaction vis-à-vis la perspective de compétitivité qui domine à présent.

Ensuite, il faut reconnaître que cela fait plusieurs décennies que les ouvriers et les employés, dans leur majorité, réclament plus de protections et plus de nation, moins de mondialisation et moins de libre-échange, soit le contraire de ce à quoi aspire une bonne partie des élites françaises.

La relocalisation industrielle plébiscitée dans le pays d’après les sondages va tout à fait dans ce sens. En revanche, l’éducation du jugement public passe par un exercice de sincérité : la production relocalisée coûtera plus cher que la production délocalisée, ce qui implique une certaine réduction du volume des biens consommés (moins d’achats compulsifs, produits moins sophistiqués, renouvellement moins fréquents, réparations, etc.). Il faudra donc accompagner le changement de très près, pour que cette évolution de nos habitudes collectives ne mette personne dans une situation financière impossible.

Au reste, il n’existe pas d’opposition de principe à cette perspective en France : en avril 2021, 85 % des sondés déclaraient qu’il fallait ‘’ fabriquer sur notre territoire des produits même s’ils sont plus chers à la consommation en France ‘’. De même que sur le plan écologique, 74 % des sondés estimaient en novembre 2022 que ‘’ nous sommes dans l’obligation de changer nos habitudes et d’adapter un mode de vie plus sobre (réduction de notre consommation) ‘’ ; cette proportion se retrouve dans toutes les classes sociales. À travers des réponses à 15 propositions, une enquête classe les Français selon trois systèmes utopiques : 51 % pour l’utopie ‘’ écologique ‘’, 39 % pour l’utopie ‘’ identitaire-sécuritaire ‘’ (avec une critique de la mondialisation) et 10 % pour l’utopie ‘’techno-libérale’’.

Certes, le chemin est long de tel ou tel sondage à une transformation réelle du pays, mais les enquêtes indiquent qu’il est excessif d’affirmer qu’un effort collectif du côté de la consommation serait d’emblée inacceptable. En revanche, comme le soulignent les travaux de recherche, il est indispensable, pour faire accepter un changement des modes de vie, que l’ensemble de la société s’y mette, à commencer par les plus riches.

Le point le plus important est que l’alternative que Benjamin Brice esquisse, remet en cause une conséquence majeure des politiques de compétitivité, à savoir le profond déséquilibre entre les classes sociales. Notre focalisation excessive sur la productivité, la valeur ajoutée et les dépenses publiques ont donné l’impression que les classes supérieures portaient l’ensemble de l’économie française à bout de bras, tandis que les classes populaires manquaient toujours de qualification, de mobilité, d’adaptabilité, d’esprit d’entreprise et ainsi de suite. 

Par contre, lorsque l’on met l’accent sur la résilience, la consommation et les importations, alors la situation prend un tout autre visage : ce sont ici les classes supérieures qui contribuent le plus au fait que nous vivons au-dessus de nos moyens, aussi bien sur le plan écologique que sur le plan commercial.

L’impact de la consommation sur les écosystèmes est beaucoup plus fort au sommet de la pyramide sociale qu’à sa base. Ainsi, les 10 % des ménages du haut émettent deux fois plus de gaz à effet de serre que les 10 % du bas pour le logement et l’alimentation, trois fois plus pour les transports et quatre fois plus pour les biens et les services.

Quant à l’impact sur le déficit commercial, il est plus important en haut de l’échelle des revenus, car les dépenses de consommation y sont plus élevées qu’en bas, alors que le taux de pénétration des importations est à peu près le même pour tous les groupes de niveau de vie.

En clair : du côté de la consommation, la responsabilité des classes supérieures dans la crise écologique, le déficit commercial et la dépendance extérieure du pays est largement plus forte que celui des classes populaires.

Mettre au centre de la discussion politique la consommation, la résilience et les importations permettrait donc de renvoyer aux classes supérieures une image un peu moins complaisante d’elles-mêmes. Avec, pour conséquences de mieux leur faire accepter de produire les principaux efforts, ce qui est une condition d’acceptabilité de la transition écologique.

Enfin, les classes supérieures ont une responsabilité particulière dans la mesure où elles sont prescriptrices en termes de consommation. En général, ce sont elles qui cherchent à se distinguer en adoptant les nouveaux produits et les nouveaux comportements imaginés par les entreprises sur le marché global, tirant ainsi les habitudes vers le haut, jusqu’à ce que la consommation se démocratise et que les industriels inventent d’autres manières pour les classes supérieures de se distinguer. Lorsque ce mécanisme de distinction – imitation provoque plus de mal que de bien, il paraît souhaitable que la collectivité entreprenne de l’orienter dans une direction moins dommageable à l’intérêt général, avec là aussi un rôle particulier à jouer de la part du petit nombre.  

Réindustrialisation des territoires.

La logique des prix bas, favorables aux importations et aux mauvaises conditions de travail, permet sans doute un soulagement de court terme, mais elle entraîne une fuite en avant du côté de l’endettement extérieur, de l’impact écologique et des déséquilibres sociaux. Il va donc falloir accepter d’affronter notre grand problème, celui de notre niveau de vie. Dit autrement : nous devons revoir nos modes de vie. Pour convaincre la population de participer à cet effort collectif (un effort qui doit reposer davantage sur les classes supérieures, mais qui requiert la participation de tout le monde), il faudra montrer les avantages d’une redirection de notre économie, au-delà des bénéfices environnementaux et géopolitiques. C’est la que la relocalisation d’activités industrielles joue un rôle clé.

La réindustrialisation des territoires permettrait d’inverser le mouvement de métropolisation qui a eu tellement de conséquences négatives pour le pays. Couplée à des investissements dans les infrastructures (transport et réseau internet pour favoriser le télétravail), cette relocalisation pourrait conduire à la revitalisation des bassins d’emplois, avec tous les avantages associés : commerces, écoles, services publics, etc. L’industrie est indispensable à la prospérité économique et à la souveraineté technologique, mais elle est surtout essentielle pour la cohésion sociale et territoriale de la France.

La dégradation des services publics a fortement contribué à la colère sociale qui s’exprime épisodiquement en France, d’autant plus que cette dégradation touche particulièrement les classes sociales populaires. Un surcroît de recettes fiscales lié aux relocalisations permettrait justement de réinvestir dans ces services publics. Les français accepteraient plus facilement des efforts s’ils pouvaient constater une vraie amélioration sur ce plan-là.  

Emploi et logement.

En parallèle, deux sujets devraient être traités prioritairement pour réduire la contrainte sur le pouvoir d’achat.

D’une part, la qualité des emplois. Si la baisse du chômage n’entraîne pas de baisse des prestations sociales, c’est parce qu’elle s’accompagne d’une plus forte précarité, une précarité encouragée par les pouvoirs publics au nom de la compétitivité. Une combinaison de sobriété matérielle et de relocalisation, en baissant la pression de la concurrence étrangère sur le marché intérieur et en recréant des emplois industriels, aiderait les pouvoirs publics à se fixer un objectif de plein emploi de ‘’ qualité ’’. Avec des statuts plus protecteurs, des horaires moins fragmentés et des rémunérations plus décentes.

D’autre part, il serait urgent d’agir pour le logement, parce que, dans les zones en tension, il constitue la principale contrainte sur le budget des ménages. La création d’emplois hors des métropoles va dans le bon sens, mais il va falloir envisager d’autres actions (en les couplant aux objectifs de sobriété matérielle) : aménagement du territoire, mobilisation des logements vacants, davantage de marges de manœuvre pour les maires dans leur lutte contre les plateformes de location, soutien à l’habitation partagé et construction seulement quand cela apparaît nécessaire.

Une réorientation économique nécessaire.

Après un ou deux siècles où l’imaginaire dominant reposait sur une hausse continue de notre abondance matérielle, il n’y a bien sûr rien d’évident à entreprendre de réévaluer profondément les choses.

Nous discernons de mieux en mieux les conséquences de nos modes de vie ; nous sentons de plus en plus que la consommation matérielle est devenue davantage une source de contrainte que d’épanouissement, car la société nous enjoint de consommer plus que ce que nous pouvons nous permettre. Après tout, en bas de l’échelle sociale, la ‘’ fin de l’abondance ‘’ annoncée par Emmanuel Macron en août 2022, est déjà une réalité au moins depuis la crise de 2008. Entre 2006 et 2013, le nombre de gens qui se privait de chauffage à cause de son coût avait augmenté de 44 % ; de 2012 à 2022, le nombre de personnes sans domicile a crût de 130 %. Voilà pourquoi la réorientation de l’économie vers une combinaison de sobriété matérielle et de relocalisation industrielle doit se faire dans une politique ‘’ d’amélioration des conditions d’existence’’. Moins de surconsommation, mais pour pouvoir mieux vivre.

Benjamin Brice reconnaît qu’entraîner le pays dans un projet de sobriété matérielle et de relocalisation industrielle s’apparente à un immense défi ; cependant, à condition de veiller à une juste répartition des efforts, la tâche n’a peut-être rien d’impossible.

Oui, mais comment s’y prendre ?

Pour rendre la transformation supportable, il est impératif de l’accompagner d’actions collectives sur nos politiques de consommation. Comment espérer faire adopter des modes de vie plus sobres tant que la société incitera au gaspillage et à la surconsommation ? Ce n’est pas seulement à l’individu de s’ajuster, en fonction de son revenu, c’est à la cité tout entière de faire en sorte que nous ayons moins besoin de combustibles fossiles et de biens importés. À côté du signal-prix, les pouvoirs publics doivent agir à tous les niveaux pour enlever les barrières qui empêchent la mutation des habitudes et l’adaptation des comportements.

Benjamin Brice prend l’exemple de la voiture. L’enjeu écologique est clair : les émissions de gaz à effet de serre du secteur des transports ont augmenté entre 2021 et 2022 en France. Les importants gains d’efficacité énergétique ont été en grande partie effacés par la transformation de l’offre : en un demi-siècle (1970-2020), la voiture moyenne neuve pèse 400 kg de plus et sa puissance a doublé. Du point de vue commercial, le déficit pour le secteur automobile ne cesse de s’agrandir ; il atteignait 20 milliards d’euros en 2022. Le nombre de voitures et d’utilitaires légers fabriqués en France s’est effondré : de 3,5 millions en 2005 à 1,3 millions en 2022. Cette délocalisation a un coût environnemental, puisque la production française se fait avec de l’électricité bas carboné. Enfin, la montée en gamme des véhicules pèse sur le pouvoir d’achat des ménages. En euros constants, le prix moyen d’une voiture neuve est passé de 20,000 à 27,000 euros entre 2010 et 2020. Bref, ces différentes évolutions ne vont pas du tout dans le sens de nos intérêts collectifs.

Ici, l’objectif prioritaire serait de donner un cap clair aux industriels pour les décennies à venir : la France utilisera tous les outils à sa disposition pour promouvoir des véhicules plus sobres en combustibles fossiles et en métaux (moins surdimensionnés, moins puissants et moins sophistiqués), fabriqués localement et à un prix abordable. Telle est la direction vers laquelle les constructeurs auront donc intérêt à concentrer leurs efforts et à innover.

Du côté des pouvoirs publics, cela pourrait passer par une profonde révision des critères de bonus-malus, par des règles spécifiques à destination des entreprises, par des incitations à la relocalisation de la production, par une régulation de la publicité, surtout sur les véhicules les moins sobres, par une baisse de la vitesse maximum sur autoroute, par une réflexion sur les usages, par le développement de modes de transport alternatifs, par des campagnes de communication, et ainsi de suite. En outre, pour que les classes populaires soient moins touchées par la taxation du carbone, ce sont elles qui devraient être aidées en priorité pour passe au véhicule électrique neuf ou d’occasion.

Puisque le jeu de l’offre et de la demande ne suffit pas à faire converger nos différents objectifs politiques, c’est à la collectivité de donner un horizon clair aux entreprises et d’accompagner le changement, afin de rendre beaucoup plus simple l’évolution des modes de vie. Nous ne pouvons pas laisser les consommateurs et les industriels se débrouiller seuls, car ils resteront toujours hésitants pris entre les signaux contradictoires du marché, de l’écologie et de leurs responsabilités devant la cité.

Leviers d’action possibles.

Bien qu’assujettie aux règles de fonctionnement de l’Union européenne, la France dispose, selon Benjamin Brice, de nombreux leviers à activer pour améliorer les choses. Le but ? Faire en sorte que les produits, les usages et les comportements les plus bénéfiques pour la collectivité soient avantagés par rapport aux autres, en jouant sur leur fiscalité, leur visibilité, leur accessibilité, leur valorisation, leur degré de socialisation, etc.

La fiscalité est un large domaine d’action qui reste entre les mains des pouvoirs publics au niveau national. Commençons déjà par la mettre en adéquation avec nos intérêts collectifs. Ainsi, la TVA et la taxe carbone peuvent être modulées de manière à favoriser les produits locaux et les usages les plus sobres tout en veillant à chaque fois à l’équité entre les classes sociales. Le kérosène utilisé par les avions échappe aujourd’hui aux taxes qui pèsent sur l’essence et le diesel. Cette contre-incitation est clairement injuste – les 10 % des ménages les plus riches émettent autant de gaz à effet de serre avec l’avion que les 10 % les plus pauvres pour tous leurs déplacements – et elle ne s’accorde pas du tout avec la nécessaire planification d’une baisse de la demande.

De même, toutes les primes doivent être repensées à l’aune de nos objectifs de sobriété et de relocalisation. Le bonus écologique (5,000 à 7,000 euros) et la prime à la conversion (jusqu’à 9,000 euros) s’appliquent aux voitures Tesla d’entrée de gamme. Pourquoi financer l’achat d’automobiles fabriquées en Chine ou en Allemagne avec une énergie beaucoup plus carbonée que la nôtre –, peu sobres en matériaux et principalement destinées aux classes supérieures. La France a-t-elle tellement d’argent qu’il lui faille subventionner les importations ?

Chaque année, la France dépense des sommes énormes en exonérations de cotisations sociales (près de 3 points de PIB). Mais au nom de quoi, devrait on les appliquer uniformément à toutes les entreprises, sans conditions pour la qualité des emplois, les externalités environnementales ou les effets sur la balance commerciale ? Des économistes de l’OFCE imaginent par exemple de moduler les allègements de cotisations en fonction de la durée des contrats, dans le but de lutter contre la précarité. On pourrait très bien envisager de le faire aussi en distinguant les secteurs de délocalisables des autres, afin de favoriser la relocalisation dans l’industrie, sans se laisser entraîner pour autant dans une course sans fin aux prix bas dans tous les domaines d’activité. Le Sénat propose quelque chose dans le même esprit pour l’attribution des aides agricoles. Ne faudrait-il pas qu’il en soit également ainsi lorsque l’État accorde des prêts, des garanties, des assurances, etc. ?

Les pouvoirs publics disposent ensuite d’importantes capacité de financement. Ces aides peuvent être mobilisées pour stimuler la réindustrialisation. En parallèle, il y a également des enjeux d’infrastructures et d’aménagement du territoire pour infléchir les besoins sur le long terme : redéploiement du fret ferroviaire, implantation des commerces et des emplois, modes de transport, types de chauffage, réhabilitation de logements, etc. Par exemple, l’investissement dans la rénovation thermique des bâtiments et dans l’équipement en pompes à chaleur gagnerait à être beaucoup plus massif et beaucoup plus ciblé sur les ménages modestes. Il s’agit d’argent bien investi : création d’emplois, baisse des besoins en combustibles fossiles (moins de CO₂, moins de déficit commercial) et moins de contraintes sur les petits budgets. Sans cela, toute augmentation de la taxe carbone se traduirait inévitablement par une hausse de la précarité énergétique.

À travers les achats publics, les différentes administrations ont un immense rôle à jouer dans la réorientation de la demande intérieure. Plutôt que d’exiger qu’elles fassent des économies sur leurs achats, il serait préférable de les inciter à montrer l’exemple, en s’approvisionnant auprès de producteurs locaux, soucieux de la qualité des emplois et engagés dans une démarche environnementale sérieuse. Pour diminuer notre consommation de protéines animales – en commençant par réduire le volume de nos importations –, quoi de mieux que de mobiliser les 2 milliards de repas servis dans les cantines, avec la valorisation d’habitudes alimentaires tournées vers la qualité et la proximité.

Il existe en France (et en Europe) quantité de réglementation et de normes. Nous pouvons faire en sorte, selon Benjamin Brice, qu’elles nous soient bénéfiques. En 2022, le déficit commercial pour les téléphones et les ordinateurs s’élevait à près de 20 milliards d’euros et ce déficit augmente année après année. À court terme, les perspectives de relocalisation sont quasi inexistantes, mais rien n’empêche de freiner dès maintenant la surconsommation. Les constructeurs ont intérêt à multiplier le nombre de modèles et à investir massivement dans le marketing ; nous avons intérêt à favoriser la réparation, à réapprendre à entretenir nos équipements, à lutter contre l’obsolescence accélérée (notamment par l’extension des garanties) et à interdire les offres des opérateurs téléphoniques qui incitent à renouveler les appareils tous les ans ou tous les deux ans. L’enjeu est économique, avec des milliards d’euros de déficit extérieur qui reviendraient dans l’économie, mais également écologique et social. En augmentant la durée de vie de nos équipements et en favorisant le marché de la réparation, nous réduirions le volume de notre consommation matérielle tout en baissant la pression sur le pouvoir d’achat des consommateurs. Pour l’électroménager, par exemple, la hausse de la durée de vie pourrait faire gagner sur 10 ans près de 1,000 euros tout réduisant de plus de 200kg les émissions de gaz à effet de serre.

Un autre domaine d’action est le secteur textile, où le taux de pénétration des produits étrangers est passé de 2 % en 1960 à 70 % en 2013. Pourquoi laisser une entreprise comme Shein investir énormément d’argent en marketing pour inciter la jeunesse à acheter toujours plus d’articles de mauvaise qualité, des articles confectionnés en Chine aux dépends des normes sociales et environnementales les plus élémentaires ? TVA, taxe kilométrique, gestion des promotions, frais de livraison, durée des collections, règlementation de la publicité, parole publique, tous les instruments devraient être mobilisés pour privilégier la ‘’ mode circulaire ‘’ – à un prix raisonnable – et remettre en cause le principe de la fast fashion.

Un autre levier, encore trop sous-exploité, est celui de l’étiquetage des marchandises. Pour le moment, il n’existe pas vraiment d’affichage clair et uniformisé permettant de connaître la provenance et l’impact écologique de ce que l’on consomme. Pourtant, il y a une demande, puisque les drapeaux bleu-blanc-rouge se multiplient dans les supermarchés. En décembre 2021, pour la première fois, un produit équitable est devenu le produit le plus vendu sur son segment de marché. Il s’agit des briques de lait de la marque C’est qui le patron. Cette absence est d’autant plus regrettable que ce type d’information incite directement les industriels à innover dans la bonne direction. En trente ans l’étiquetage énergétique a complètement réorienté l’offre électroménagère vers les produits les plus sobres, le déploiement du Nutri-Score a permis l’amélioration de la qualité de plusieurs segments de consommation, ce qui donne des aliments moins salés et moins gras.

Enfin, mentionnons la parole publique dont on n’exploite pas suffisamment le potentiel. En cette période d’inflation, les poids lourds de la grande distribution font le tour des plateaux de télévision pour dire à quel point leur enseigne se bat pour maintenir les prix bas. Très bien, mais qu’en est-il du coût de cette logique ? De la forte pression sur les producteurs ? De la prime donnée aux marchandises importées ? Des effets sur les petits commerces ? Les gouvernements devraient justement se servir des ces campagnes de communication pour inciter les distributeurs à prendre davantage leurs responsabilités devant la nation. En les invitant par exemple à s’engager concrètement à ne proposer que des fruits et légumes de saison en magasin ou à afficher la part de produits locaux dans leurs rayons. La concurrence sur de tels critères serait beaucoup plus saine que celle qui se concentre exclusivement sur les prix. 

Tel est l’esprit dans lequel il faudrait travailler : faire en sorte que les différents acteurs aient davantage intérêt – et même davantage envie – d’agir dans un contexte où le marché, malgré les corrections qu’on lui apporte, ne peut pas seul parvenir à ce résultat.

Benjamin Brice a listé quelques leviers assez facilement activables, mais il en existe bien d’autres qui doivent entrer dans le débat : le déploiement de services publics plus sobres, la lutte contre le gaspillage, la taxation progressive en fonction de l’usage, mais aussi les quotas carbones ou les plafonds de consommation quand des produits ou des comportements apparaissent catastrophiques pour le pays, pourquoi ne pas envisager même une interdiction pure et simple ? Le gouvernement se montre réticent à réguler l’usage des panneaux publicitaires vidéo qui prolifèrent dans les lieux publics. Mais quel intérêt avons-nous à laisser se développer des affichages qui consomment de l’énergie et des ressources, qui sont importés de très loin et dont le but est d’augmenter la consommation matérielle du pays, alors que les gens se plaignent déjà du niveau de leur pouvoir d’achat ? En définitive, ce ne sont pas les leviers qui manquent. Le jour où les experts, les think tanks et les services de l’État chercheront comment réorienter l’économie française du côté de la sobriété matérielle, Benjamin Brice est convaincu qu’ils trouveront beaucoup de manières de la mettre en œuvre. En fait, ce qui manque aujourd’hui, c’est surtout la volonté politique – la volonté des gouvernants – d’aller dans une telle direction, parce que s’attaquer à la consommation leur semble encore quelque chose de très iconoclaste.

Effets macroéconomiques de l’alternative proposée.

Il s’agit ici de donner une idée de la crédibilité d’ensemble d’une alternative fondée sur un mélange de sobriété et de relocalisation industrielle, dans un contexte où il nous faut moins vivre au-dessus de nos moyens.

Un effort de sobriété matérielle porterait naturellement sur la consommation intérieure de combustibles fossiles et de produits industriels. Or, en France, les combustibles fossiles sont importés à 100 % et les produits industriels à 64 % en valeur et même à 85 % pour les seuls produits fabriqués. Cela veut dire que, dans une situation qui est la nôtre, une baisse de notre volume de consommation matérielle provoquerait surtout une baisse des importations. En parallèle, la relocalisation d’activités industrielles, en substitution à des importations, aurait pour effet d’augmenter la valeur et le volume de la production intérieure.

L’idée est la suivante : consommer moins de pièces de textile, acheter des véhicules plus sobres, prolonger la durée de vie des équipements, privilégier les articles moins sophistiqués, tout cela pour absorber le surcoût d’une production locale qui serait plus durable et de meilleure qualité. La réorientation d’une partie de la demande intérieure des ménages, des entreprises et des administrations publiques vers la production locale pourrait donc permettre à la fois une baisse de la quantité de matière consommée et une hausse de la valeur créée sur le territoire français.  

Évidemment, nous aurons toujours besoin d’importer nombre de biens que nous ne produisons pas (ressources naturelles, industries inexistantes chez nous, produits spécifiques à d’autres pays,) ; il nous faudrait donc continuer à exporter, ce qui signifie que l’enjeu de la compétitivité ne disparaitrait pas. Cependant, en visant une baisse des importations – plutôt que de tout miser sur la hausse des exportations – la compétitivité occuperait une place moins centrale dans le débat public, ce qui serait assurément bénéfique à la collectivité. Pour donner un ordre de grandeur : faire revenir à l’équilibre notre balance commerciale sur les biens impliquerait une diminution des importations (en valeur) allant de 15 % à 25 %, selon l’année de référence choisie. 

Qu’en serait-il de l’effet d’une réorientation de l’économie de la France sur les dépenses publiques ? Comme Benjamin Brice le souligne : ‘’ il n’y aura pas de miracle ‘’. Entre l’ampleur du déficit, l’évolution démographique, le sous-investissement dans les services publics et les grands défis à venir (à commencer par la transition écologique), prétendre qu’il serait bon de baisser les dépenses publiques et les impôts relève d’une sorte de démagogie. En revanche, la relocalisation de trois ou quatre points de PIB de déficit commercial – avec la création de centaines de milliers d’emplois sur le territoire – permettrait non seulement d’augmenter les recettes fiscales (cotisations et impôts), mais aussi de réduire les besoins de transferts (allocations chômage, prestations liées à la pauvreté). Les marges de manœuvre serviraient alors en priorité à combler le manque du côté des dépenses de fonctionnement. Ce qui n’exclut d’ailleurs pas de veiller à l’efficacité de la dépense publique et de lutter contre l’emprise bureaucratique. Davantage de marges budgétaires aideraient à améliorer la situation sur le long terme, contrairement à la logique du rabot. Peut-être vaudrait-il mieux mettre plus de moyens d’un côté pour faire – à terme – des économies de l’autre.

Ensuite, qu’il s’agisse d’impôts, de retraite ou de conditions de travail, la question centrale de la répartition des efforts et de l’équilibre entre les classes sociales resterait posée. En l’occurrence, une moindre dépendance aux importations, grâce à une combinaison de sobriété matérielle et de relocalisation industrielle, ferait redescendre la pression qu’exerce aujourd’hui l’impératif de la compétitivité sur les classes populaires. Pareillement, la prise en compte effective des autres nécessités de notre temps – moindre impact écologique, résilience, cohésion sociale – changerait notre évaluation des priorités. Cela rendrait donc envisageable de demander aux entreprises et aux classes supérieurs de participer davantage à l’effort commun. À partir de là, l’écart décourageant entre ce qui paraît juste et ce qui paraît nécessaire se réduirait enfin au bénéfice de toute la société.

Comment voulons-nous vivre ?

Il reste une objection importante à la perspective que Benjamin Brice esquisse, une objection d’ordre philosophique. S’intéresser collectivement à la consommation, agir sur les besoins et la demande, viser ce qui nous paraît bon, n’est-ce pas remettre en cause les fondements de notre démocratie libérale ? Réglementer, voire interdire, ne nous entraîne-t-il pas sur une pente liberticide ? Les plus inquiets ne croient-ils pas discerner les prémices de nouveaux totalitarismes ?

D’abord, Benjamin Brice précise qu’il n’est pas question d’introduire des règles et des limites dans un régime qui n’en connaîtrait pas. Au nom de la santé publique, de la protection des mineurs, de la dignité humaine, de l’égalité, de la protection contre les ingérences étrangères et de beaucoup d’autres principes, nos régimes imposent déjà nombre de règlements et d’interdictions. Il s’agit en revanche de faire en sorte que ces règles et ces limites s’accordent un peu mieux qu’aujourd’hui avec nos intérêts géopolitiques, économiques, écologiques et sociaux. La question est donc : Comment les rendre plus favorables au bien commun, tel que celui-ci apparaît à l’issue de la délibération démocratique ?

Ensuite, Benjamin Brice démontre, par une illustration sur la fiscalité, l’existence d’une certaine mauvaise foi concernant ces craintes. Il pose la question suivante : quel est actuellement l’impôt le plus ‘’ liberticide ‘’ en France ? Certainement pas une hypothétique taxation de la consommation ostentatoire ou des voyages en jet privé ! Non, il s’agit d’un impôt qui contraint surtout les classes populaires. Le prix du paquet de cigarettes est composé pour les quatre cinquièmes de taxes, des taxes régressives en valeur absoluec’est-à-dire que les ménages ouvriers paient un montant plus élevé que les ménages cadres – et dont le rendement annuel dépassait 15 milliards d’euros en 2021 ; à titre de comparaison, l’impôt sur la fortune immobilière rapportait seulement 2 milliards d’euros la même année.

Pourquoi acceptons-nous une fiscalité aussi déséquilibrée ?

Parce qu’il semble à une très vaste majorité de la nation que la lutte contre le tabagisme constitue un combat légitime, un combat qui mérite que l’on prenne des mesures drastiques (prévention, taxes, interdiction dans la plupart des lieux publics, discours culpabilisants). Notre société ne changera pas de nature si nous décidons, collectivement, d’agir avec le même zèle contre des produits ou des comportements qui mettent en péril la biosphère, qui nous endettent davantage vis-à-vis du reste du monde et qui nous conduisent à adopter des normes de consommation en décalage avec les moyens dont nous disposons.

Il est naturel et il est même sain, de s’interroger sur l’équilibre entre les décisions collectives et libertés individuelles. Après tout, nos appareils d’État sont déjà infiniment plus gros que ce qu’envisageaient les libéraux des siècles passés ; aussi peut-on craindre une régulation par la cité de l’ensemble de la vie humaine, ce qui ne semble pas une perspective particulièrement réjouissante. Néanmoins, on ne doit pas se faire d’illusions. Dans nos sociétés d’interdépendance, où notre existence repose sur des quantités astronomiques d’équipements et d’énergie, où la vie de chaque personne dépend des actions de milliers d’autres, les marges de manœuvre individuelles sont très limitées. Pour obtenir de quoi vivre, il faut trouver sa place dans une division du travail extrêmement poussée ; pour s’intégrer à la société, il faut se plier aux normes de consommation autour desquelles elle se construit. Qui décide de tout cela ? Qui juge bon que l’on se mette à consommer telle ou telle chose ? Qui arbitre de l’évolution des types d’emplois, des conditions de travail et des niveaux de salaires ? Ces évolutions massives ne se définissent pas à l’échelle individuelle ; il faut s’y plier (ou plutôt s’y soumettre, comme le dit Henri Laborit, avec pour certains plus que pour d’autres, des conséquences négatives sur leur santé physique et mentale liées à l’état d’inhibition de l’action gratifiante qui en résulte). 

Mais alors, qui décide ? Les décisions peuvent se prendre collectivement, après délibération sur le possible et le désirable. Ou alors, à travers l’organisation du marché, l’évolution peut venir de la composition des actions individuelles par l’intermédiaire du jeu de l’offre et de la demande. Les libéraux classiques ont généralement cherché un équilibre entre le gouvernement de soi et le marché (ou, plus largement la société) ; ils se méfiaient des excès de la démocratie, mais reconnaissaient sans difficulté qu’un régime libre suppose que le corps civique, par le truchement de ses représentants, garde la main sur les grandes orientations de la vie collective. Tel est ce qui distingue un régime libre des autres.

Aujourd’hui, force est de constater que nos régimes dits ‘’ démocratiques ‘’, se soumettent un peu trop volontiers aux contraintes économiques extérieures et aux indicateurs du système des prix. Les marges de manœuvre pour décider de la manière dont nous voulons vivre semblent extrêmement réduites. Certes, l’appareil d’État gère des sommes gigantesques, mais une bonne partie de ces sommes est allouée en fonction des arbitrages du marché, comme si les pouvoirs publics devaient avant tout préserver les mécanismes de la concurrence, même quand nos intérêts collectifs apparaissent clairement en jeu. La collectivité se borne alors à compenser certaines conséquences de ces arbitrages. Or, nous le voyons. Être gouverné par le marché plutôt que par la cité n’est pas forcément plus doux ou moins contraignant pour les individus, qu’il s’agisse d’inégalités, de multiplication des besoins de consommation ou d’adaptation à des contraintes écologiques et géopolitiques dont nous ne mesurons pas encore très bien l’ampleur.   

Puisque la consommation a un impact énorme pour la collectivité – empreinte matérielle, localisation des emplois, endettement extérieur, évolution de la société –, puisque l’abandonner entièrement au marché revient à remettre une portion majeure de notre destin aux grands groupes internationaux et aux équipes de communication du monde entier, il est aujourd’hui essentiel qu’elle fasse son retour dans le champ de la délibération collective. Dans nos régimes libéraux, la cité ne saurait décider de tout, mais si nous souhaitons encore nous gouverner nous-mêmes, il est indispensable de nous questionner sur la manière dont nous voulons vivre. De quoi avons-nous besoin ? Dans quelle direction souhaitons nous aller ? Comment répartir les efforts ?

Reposer ces questions éminemment politiques nous aiderait à nous souvenir que derrière le consommateur, le producteur et le contribuable, il y a un citoyen. Autrement dit, les préférences individuelles ne doivent pas être prises comme des données immuables, mais comme des variables qui peuvent et doivent évoluer en fonction du contexte et de nos choix collectifs. Aux États-Unis, il paraissait excessif au début du XXe siècle de taxer le revenu au-delà de 10 % ; pourtant, après la Deuxième Guerre mondiale, des taux approchants les 100 % étaient entrés dans les mœurs. Au cours des dernières décennies, nos habitudes ont profondément changé. Nous nous sommes mis à consommer des marchandises peu durables et peu réparables, à ne plus entretenir les biens que nous utilisons, à renouveler nos équipements avant même qu’ils soient hors d’usage, à gaspiller la nourriture, à suivre des modes venues de très loin et même à associer plaisir et achat compulsif. Cet apprentissage de la surconsommation n’avait rien d’évident : il a pris du temps et a demandé maintes transformations de la société (grande distribution, nouveaux modes de communication, changement des réglementations, réaménagement du territoire et évolution des mentalités). Dans une société où l’abondance matérielle est remise en cause, nous voyons que ce système devient obsolète et crée beaucoup plus de frustrations que d’épanouissement. N’est-il pas temps d’aller vers autre chose ? De refaire une place à la question du bien-être – et même celle du bonheur – au sein de la conversation civique ? Un cap de sobriété matérielle et de relocalisation industrielle donnerait justement du champ à la délibération démocratique. Relocaliser des industries ? Oui, mais lesquelles ? Dans quels territoires ? Au service de quels besoins ? La relocalisation implique notamment toute une réflexion sur la demande. Même chose d’ailleurs pour la sobriété, puisque la consommation n’est pas un objectif en soi-même, mais un moyen au service de fins. Des fins sur lesquelles nous gagnerions à délibérer, afin d’orienter les choses au mieux.

En résumé, plutôt que de tout miser, comme nous le faisons aujourd’hui, sur un sursaut de compétitivité, mieux vaudrait nous concentrer davantage sur la consommation matérielle importée, parce que c’est elle qui joue négativement sur notre dépendance internationale, sur notre empreinte environnementale et sur la désindustrialisation de la France. Un effort de sobriété, combiné avec la relocalisation d’activités industrielles, permettrait à la France de vivre à nouveau à la hauteur de ses moyens, de dégager des marges de manœuvre d’investissement et de redonner du souffle à la délibération collective.  Au bout du compte, dans la situation dans laquelle est la France, Benjamin Brice a l’impression qu’une combinaison de sobriété matérielle et de relocalisation industrielle est ce qui a le plus de chance de succès.

Et nous, que devons nous faire face aux menaces existentielles auxquelles nous sommes également confrontées : climatique, géopolitique, sociale, démocratique, etc. ? Quelle voie allons nous prendre ? Plus de refus de transition énergétique, plus d’armement, plus de protectionnisme, plus d’autocratie et de ploutocratie, plus d’exploitation des ressources, plus de croissance ou la voie de la raison, de la modération, de la coopération ? Et, si modération veut dire sobriété, se rappeler qu’elle peut-être heureuse, offrir davantage de pouvoir de vivre, engendrée de la joie et du bien-être ; antidotes aux problèmes de santé et aux maladies engendrés par notre mode de vie.


En savoir plus sur Pierre Varin

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *