La mondialisation.
Au milieu des années soixante-dix, d’immenses blocs de population, en Inde, en Chine ou en Amérique latine, étaient encore très largement fermés aux échanges internationaux. Et puis, presque tout d’un coup, entre la mort de Mao (1976) et la chute du mur de Berlin (1989), la plupart de ces régions se sont ouvertes au commerce pour y trouver la voie de la croissance.
Pour comprendre ce grand revirement, il faut revenir aux fondements des théories du commerce telles qu’elles ont été pensées et mises en œuvre au XIXe siècle. Le théoricien des échanges internationaux, David Ricardo, expliquait que le commerce entre les nations est à l’image de celui analysé par Adam Smith pour les personnes : il pousse à la division du travail. Appliqué à l’échelle des nations, ce principe explique, selon Ricardo, qu’un pays doive choisir le secteur où il excelle, non pas dans l’absolu, mais relativement aux autres options qui s’offrent à lui. À l’aube du XIXe siècle, ce choix paraît clair. L’Angleterre doit se spécialiser dans l’industrie et notamment l’industrie textile, où elle est en avance sur les autres nations. Et celles-ci doivent, en toute logique, faire le choix exactement inverse qui consiste à se ‘’ désindustrialiser ‘’ et se ‘’ spécialiser ‘’ dans les secteurs agricoles ou miniers, où elles disposent, vis-à-vis de l’Angleterre, d’un avantage comparatif. C’est exactement de qui advint.
L’Inde, puissance émergente.
L’industrie textile indienne représentait entre 65 à 75 % de l’ensemble des activités manufacturières de ce pays. Les textiles indiens très prisés à Londres, comptaient, au début du XIXe siècle, jusqu’à 70 % des exportations totales de l’Inde. Tout fut perdu au cours du siècle.
Le commerce entre l’Inde et l’Angleterre s’est fait sous l’égide d’une firme britannique : la Compagnie des Indes orientales, exemple unique d’une société privée contrôlant un pays. À rebours de la théorie ricardienne, elle a tout d’abord interdit à l’Inde d’exporter ses textiles en Angleterre, craignant que l’Inde ne l’emporte sur elle ! Ce n’est que dans un deuxième temps, avec la consolidation de l’avantage industriel de l’Angleterre, que le ‘’ libre-échange ‘’ a été ‘’ imposée ‘’ aux Indiens. Les textiles anglais ont alors afflué vers l’Inde, détruisant entièrement l’artisanat local. L’inde perd alors pied dans le domaine industriel et se spécialise dans les produits où elle disposait, bel et bien d’un ‘’ avantage comparatif ‘’ : le jute, l’indigo ou l’opium, ce dernier produit étant destiné à la Chine à qui l’on demandera du thé… Et lorsque la Chine, inquiète pour sa population, cherche à en interdire l’Importation, l’Angleterre lança la guerre dite de l’opium pour l’obliger à ouvrir ses ports.
C’est de cette expérience traumatisante que naîtra l’immense ressentiment des pays pauvres à l’endroit du ‘’ libre-échange ‘’ et des théories de Ricardo. À l’heure de leur indépendance, la majorité des pays ‘’ en voie de développement ‘’ s’engageront dans la voie du protectionnisme économique. C’est d’ailleurs, la voie qu’avaient choisie spontanément la France, l’Allemagne et les États-Unis pour faire face à l’industrie anglaise.
Le modèle japonais.
Il existe un contre-exemple à la désindustrialisation des pays pauvres : c’est celui du Japon qui est, à l’échelle du XXe siècle, le seul pays initialement pauvre qui ait rejoint le club des pays riches.
C’est ce modèle qui allait être imité dans ce qu’on a appelé les quatre dragons : la Corée du Sud, Taïwan, Singapour et Hong Kong. C’est au vu de leur succès que les ‘’ pays émergents ‘’, dans les années quatre-vingt, vont réviser leurs idées sur le commerce international. Peut-être que leur heure était enfin venue de l’utiliser pour s’industrialiser, au détriment des pays riches eux-mêmes.
Ce choix va être facilité par la remise en question du ‘’ modèle productif ‘’ des pays riches eux-mêmes. Avec la révolution financière, les pays riches font éclater le modèle de production antérieur, en faveur d’une nouvelle organisation qui fait la part belle aux sous-traitants, locaux ou internationaux. La célèbre poupée Barbie offre un modèle de ce qu’on appelle la ‘’ désintégration verticale ‘’ du processus de fabrication. La matière première, le plastique et les cheveux, vient de Taïwan et du Japon ; l’assemblage est fait aux Philippines avant de ses déplacer vers des zones de salaires moindres, l’Indonésie ou la Cine. Les moules proviennent des États-Unis tout comme la dernière touche de peinture avant la vente. Barbie pousse jusqu’à ses conséquences extrêmes la recherche du plus bas coût par le recours à une sous-traitance généralisée.
La nouvelle division internationale du travail.
Dans le langage de Ricardo, ce qui se dessine est un nouveau partage des tâches entre les pays riches et pauvres : aux derniers, la fabrication des produits industriels, aux premiers, leur conception en amont et leur commercialisation en aval. La célèbre basket de Nike, conçue aux États-Unis, fabriquée en Indonésie, commercialisée partout dans le monde, en donne un aperçu. Considérons en détail le prix d’une paire appelée ‘’ Air Pegasus ‘’. Elle est vendue 70 $, à peu près autant d’euros. Combien gagne celui – plus probablement celle – qui la fabrique ? Réponse : 2,75 $. Quoi que l’on apprenne du reste de la structure des coûts, une conclusion s’impose déjà : le travail du producteur est devenu une part bien faible de la valeur du produit final, bien loin des théories d’Adam Smith…
L’analyse de la structure des coûts, présentée par Daniel Cohen, montre que l’Air Pegasus de Nike coûte autant à fabriquer comme objet physique que comme objet social : les dépenses de promotion faites par Nike sont équivalentes à celles de sa fabrication en Indonésie, soient 4,00 $. Il revient par ailleurs aussi cher de mettre la chaussure aux pieds du consommateur qu’il en a coûté à en faire un objet disponible et désirable. Cet exemple, illustre la ‘’ nouvelle économie-monde ‘’ : faite d’une production d’immatériel (la marque), conçue pour le monde : de production matérielle, la chaussure, venue de très loin ; et enfin, d’une part lourde, dominante, de services au sens le plus restreint qui soit : mettre aux pieds du consommateur, chez lui, dans son quartier, le produit ainsi fabriqué.
Le retour de la Chine.
L’histoire de la Chine illustre bien cette mutation du capitalisme moderne : c’est le formidable exemple d’un pays qui fut longtemps le plus puissant du monde, puis parmi les plus pauvres et qui redevient l’un des plus riches.
La vitesse à laquelle le pays est passé, après la mort de Mao, du statut d’une économie coupée du reste du monde à l’une des économies les plus ouvertes commercialement est stupéfiante. Elle est désormais le troisième exportateur mondial, derrière les États-Unis et le Japon. Les excédents commerciaux permettent au pays d’accumuler d’immenses réserves de change qui le placent loin devant les autres pays industriels et à égalité avec les grands pays exportateurs de pétrole. Ces réserves lui donnent les moyens d’une puissance nouvelle. Elle finance l’Afrique, organise une nouvelle route de la soie pour s’assurer de ses approvisionnements. En extrapolant les rythmes actuels, elle deviendra le pays le plus riche du monde probablement entre 2030 et 2050. Cette revanche annoncée tient évidemment au poids de la population. En termes de revenu par habitant, la Chine reste un pays pauvre. Si, disons en 2050, elle devait être le pays le plus riche du monde, ce serait en obtenant le revenu par habitant d’un Américain des années 2000. Mesuré en termes d’années, le retard chinois vis-à-vis des États-Unis passerait d’un siècle et demi de retard en 1990 à un demi-siècle en 2050.
La stratégie chinoise, profondément inspirée par le Japon, peut se résumer à trois axes majeurs. Un premier volet consiste à doper ses exportations. Adam Smith expliquait que l’ingrédient principal d’une croissance durable tenait au développement des marchés, dont l’absence constituait le handicap majeur des pays pauvres. Le marché mondial permet de contourner l’obstacle de marchés domestiques trop étroits. Un deuxième volet de la politique chinoise inspirée du Japon tient à une éducation intensive. En 2025, il pourrait y avoir plus de Chinois parlant anglais que de personnes dont c’est la langue maternelle ! Le troisième volet tient à un taux d’épargne très élevé, proche de 50 %. Cette épargne libère le pays du verrou qui a longtemps bridé la croissance des pays émergents, à savoir la pénurie de capital en propre. Une telle opportunité permet de financer des investissements à un rythme effréné et d’engranger des réserves extérieures considérables.
La chine connaît à la fois une chute spectaculaire du nombre de ses grands pauvres, définis à partir du critère de un dollar par jour, et une hausse tout aussi spectaculaire … des inégalités. La Chine a repris à sa manière les théories de Marx sur l’armée de réserve industrielle, en s’appuyant sur la masse de travailleurs prêts à quitter leurs campagnes pour venir s’installer en ville. Le schéma chinois est conçu de telle manière que les migrants soient quasiment obligés de ‘’ retourner au pays ‘’ pour fonder une famille. Il s’appuie sur le système dit du hukou qui assigne à chacun un lieu de résidence, qui est celui de sa mère. Cette règle de fer détermine les droits en matière d’accès aux biens publics : les enfants, par exemple, ne peuvent bénéficier de l’école publique ou de l’accès aux soins que dans le hukou officiel des parents. Il est donc quasiment impossible pour un travailleur migrant, c’est-à-dire un travailleur résidant en dehors de sa zone attribuée, de fonder une famille. En ville, il est seul, corvéable, exploité au sens que Marx donnait à ce terme.
En écrasant la demande de démocratie avec la répression sanglante de Tiananmen en 1989, le pouvoir avait alors, curieusement peut-être, ouvert la voie à une accélération rapide du capitalisme. La voie démocratique ayant été étouffée, le régime avait encouragé l’enrichissement à outrance, en compensation de la frustration politique. L’enrichissement est alors devenu une alternative à la demande de libertés. L’après-Tiananmen, puis l’entrée dans l’OMC, l’Organisation mondiale du commerce, ont permis à la chine de connaître une période de croissance brillante, de l’ordre de 10 % l’an en moyenne.
Dès avant le Covid, toutefois, elle a enregistré un ralentissement notable, la croissance se réduisant de moitié en quelques années. De nombreux facteurs expliquent cette rupture. Le pays s’expose tout d’abord au risque que rencontrent tous les pays émergeants lorsqu’ils franchissent un certain seuil de richesse, ce qu’on appelle le middle-income trap. Devenant plus riches, ils perdent l’avantage comparatif de bas coûts salariaux qui leur permettait de s’imposer sur les marchés internationaux. Le poids du vieillissement de la population chinoise, contrecoup de la politique de l’enfant unique, est également un frein au dynamisme du marché de l’emploi. De nombreux experts considèrent aussi le frein que représente l’empreinte croissante des entreprises d’État comme un risque de soviétisation. Quels que soient les remèdes qui pourront y être apportés, il est patent que la Chine est entrée dans une phase nouvelle, plus ralentie, à l’image de ce que la France a connu à la fin des Trente Glorieuses, une fois l’euphorie de la reconstruction passée. La croissance rapide s’éloignant, la gestion politique du système achoppera sur les mêmes difficultés que celles rencontrés par les pays industriels, sans le recours de tenter, démocratiquement, l’exploration d’autres options.
C’est pourquoi, pour Daniel Cohen, la Chine n’a pas fini d’inquiéter…
Le capitalisme numérique.
Dans l’un des épisodes de la série britannique à succès, Black Mirror, une jeune femme perd son mari, tué dans un accident de voiture le jour où elle apprend qu’elle est enceinte de lui. Grâce à l’intelligence artificielle, celui-ci est ressuscité numériquement, de manière parfaite, avec ses intonations, ses intuitions, les réponses aux questions qu’elle se pose… La série explore notre capacité à accepter l’emprise des nouvelles technologies davantage que les limites de celles-ci, prenant comme hypothèse que les obstacles sont désormais moins techniques que sociaux et psychologiques. L’idée que l’on puisse ressusciter les morts en puisant dans leur ‘’ historique ‘’ est perturbante mais parfaitement crédible.
Les logiciels propulsés par l’Intelligence artificielle (IA) plongent dans la personnalité de leurs utilisateurs. En reconnaissant leur voix, leur visage, leur vocabulaire, ils saisissent les humeurs et les aspirations de chacun. Bon nombre de recrutements pour un emploi ou une université se font désormais en ligne, l’IA présélectionnant les rares candidats qui auront la chance de rencontrer un examinateur humain. L’amour n’échappe pas à cette moulinette. Des logiciels tel Tender permettent ‘’ d’industrialiser la relation amoureuse » en réduisant le temps passé à se faire la cour…
La pandémie du Covid a servi de catalyseur à cette grande transformation. Les gagnants de la crise ont été les Amazon, Apple, Netflix, firmes dont la capitalisation boursière a explosé durant le confinement. Elles ont permis de télétravailler, de se fournir en marchandises sans devoir aller dans une boutique, de se distraire sans se rendre dans une salle de spectacle. La télémédecine a connu aussi son envol, en comprenant que la relation malade/soignant n’exigeait pas la présence systématique du patient au cabinet médical.
Une nouvelle manière de concevoir le monde productif a surgi, très éloignée des pratiques antérieures. Le besoin de se rencontrer face à face, avec des collègues ou ses clients, est devenu une option parmi d’autres. Chacun a pu ainsi comprendre la visée du capitalisme numérique : réduire les coûts des interactions physiques, dispenser de se rencontrer en face à face. Pour générer du rendement, il dématérialise les relations humaines, les privant de leur chair.
En ligne, tout est fait pour réduire le coût de se divertir, s’éduquer, se soigner ou se faire la cour… Cette révolution numérique est le levier qui va donner à la société de services le moyen de gagner en productivité. En termes économiques, on peut dire qu’elle permet ‘’ d’industrialiser ‘’ la société de services, c’est-à-dire en réduisant au maximum le coût de l’interaction entre humains.
Il y a plusieurs méthodes pour ce faire. La télévision est l’exemple d’une technologie qui démultiplie le nombre de clients d’un même prestataire de service, par exemple, un artiste. C’est ce qu’on appelle gagner des économies d’échelle.
Une autre méthode est celle que propose la télémédecine. Il reste un prestataire de service et un client face à face, mais pas nécessairement au même endroit. Seules les rencontres indispensables sont maintenues.
Pour faire des économies, on peut aussi remplacer le prestataire de service par un algorithme et laisser le client se débrouiller seul. C’est le cas lorsque vous devez gérer sans assistant vos comptes bancaires ou vos réservations en ligne. L’étape qui s’annonce avec l’intelligence artificielle est celle où l’algorithme pourra prendre des initiatives : réserver votre hôtel, proposer des comptes rendus de réunions, communiquer avec d’autres machines pour préparer une conférence …Un autre exemple est celui des centres d’appels. En grande partie, ces centres ont été délocalisés vers des pays pauvres, anglophones pour les États-Unis ou francophones pour la France. La codification précise de ces tâches, confiées à des personnes n’ayant aucune connaissance des questions qu’on leur pose, a été possible en vertu du principe de Pareto, selon lequel l’éventail des questions posées est en fait très limité. Par exemple, si la question la plus fréquente représente 50 % du total, la seconde sera à 25 %, la troisième à 10 % et ainsi de suite. Trois questions couvrent ici plus de 85 % des cas de figure. C’est ce travail de codification qui a permis hier de délocaliser les réponses à des prestataires étrangers et aujourd’hui, à un ordinateur de prendre la place des humains.
La médecine est également désormais concernée. Les algorithmes médicaux sont capables d’extraire d’une bibliothèque quasi infinie de données et d’articles les éléments pertinents pour analyser tel ou tel symptôme. Le métier des radiologistes consiste à prendre des radiographies et à en proposer une interprétation à leurs collègues. L’IA pourra faire elle-même ce premier diagnostic. À charge pour le médecin qui l’a demandé d’entendre l’avis des quelques spécialistes qui auront survécu à la purge numérique. Il s’agit surtout ici d’une aide au diagnostic, personne ne songe pour l’instant à substituer un algorithme à un médecin. Pour l’instant …
‘’ l’industrialisation des services ‘’ imite le processus de rationalisation qu’on observe dans les usines, sauf qu’ici c’est le consommateur qui est directement ‘’taylorisé ‘’. Des centres commerciaux sans personnel sont déjà en place et l’étape suivante également avec Amazon qui dispensera de se déplacer physiquement.
L’ère du robot pensant.
Le fantasme des robots anthropomorphes gagne du terrain dans l’imaginaire contemporain. Force est de constater que les performances des robots s’améliorent constamment. Les taux d’erreur dans l’étiquetage du contenu des photos sont tombés de plus de 30 % en 2010 à moins de 5 % en 2016 et se situent désormais sous le seuil d’erreur des humains. Les progrès de la reconnaissance vocale sont tout aussi spectaculaires. Siri d’Apple, l’assistant de Google ou Alexa d’Amazon s’appuient sur des interfaces nouvelles pour reconnaître les mots prononcés, interpréter leur signification et répondre en conséquence. De plus, les machines ont la capacité de pouvoir instantanément partager leurs connaissances entre elles. Forts de ces avancées, les chercheurs travaillent à la création de robots au toucher doux qui donnent une sensation agréable lors de l’interaction entre les humains et les robots. Le dialogue émotionnel est le principal défi qui reste à relever aux concepteurs d’IA. La reconnaissance des affects et leur simulation, grâce à des indices sur la voix, le visage et la gestuelle, est l’étape en cours de développement de ce qu’on appelle aussi les chatbots, les agents conversationnels.
Recruter et juger.
L’usage de l’intelligence artificielle pour les procédures de recrutement ou d’embauche est en train de se généraliser. Les universités utilisent déjà des algorithmes pour évaluer les dossiers des candidats. L’Étape qui est déjà à l’œuvre dans le secteur privé consiste à faire passer un entretien algorithmique à un candidat, en ‘’ jugeant ‘’ tant le fond que la forme. Les logiciels de recrutement que sont les outils de suivi de candidatures ont noué des partenariats avec la plupart des sites professionnels tels Linkedin ou Monster.com. Vous serez bientôt automatiquement contactés par des recruteurs, sans avoir la moindre démarche à faire autre que de disposer d’un CV en couleur et en vidéo qui permettra de vous ‘’ juger ‘’.
Dans le film Elysium, les algorithmes vont plus loin : la police et la justice sont confiées à des robots qui suivent un protocole rigoureux. Le robot-juge calcule les probabilités de récidive et fixe une peine en conséquence. Ce n’est que de la science-fiction, mais le livre Noise, rédigé par Daniel Kahneman et ses coauteurs, présente un argumentaire très serré qui peut s’interpréter comme un plaidoyer pour une justice algorithmique. Le point de départ de leur analyse est la démonstration implacable de la faillibilité du jugement humain. Les juges et les jurys sont tout autant contaminés par leurs humeurs et par d’autres facteurs que les autres humains.
Face aux erreurs de jugement, les algorithmes offrent une alternative qui ne dépendra ni du temps passé à la tâche ni de la température extérieure. Une équipe de chercheurs a entraîné l’IA pour simuler des mises en liberté conditionnelle. L’équipe a eu accès aux mêmes informations que les juges concernant notamment les antécédents du délinquant en matière judiciaire. Pour éviter tout jugement stéréotypé, aucune donnée concernant le genre ou la race n’a été fournie à l’ordinateur. Relativement aux juges, l’IA améliore significativement la qualité des jugements. Les libérations sous caution prononcées par l’IA auraient réduit de presque 25 % la taux de criminalité, à taux d’incarcération constant. Les chercheurs du MIT ont également montré que l’on pouvait réduire de 40 % le taux d’incarcération, pour un objectif de récidive donné. Dès que l’objectif est simple à énoncer en termes statistiques, ici réduire le taux moyen de récidive, l’IA l’emporte sans ambiguïté.
Taylorisation de l’affect.
Au-delà de l’IA, il faut bien voir que la révolution numérique prend sa place dans une longue file des innovations radicales qui ont bouleversé la manière de penser des humains.
L’invention de l’écriture avait ainsi marqué la rupture entre la pensée sauvage, comme l’appelle l’anthropologue et ethnologue Lévi-Strauss et les sociétés où l’histoire se met en place grâce à l’écrit. L’imprimerie avait elle aussi provoqué une véritable révolution intellectuelle, favorisant la liberté de pensée et contribuant à l’essor de la réforme. On aimerait que l’intelligence artificielle tienne sa place dans cette glorieuse lignée, qu’elle nous aide à mieux penser individuellement et collectivement. Il semble malheureusement que ce soit tout à fait le contraire qui se produise. La transformation en cours fait naître un individu marqué par la crédulité et l’absence d’esprit critique.
Michel Desmurget, dans La Fabrique du crétin digital, a analysé les ‘’ dérèglements ‘’ produits par la révolution numérique. Les chiffres donnent le vertige. Dès deux ans, les enfants passent presque 3 heures par jour devant leurs écrans. Entre huit et douze ans, le temps passé devant les tablettes et les portables s’élève à 4h45 en moyenne quotidienne. De treize à dix-huit ans, c’est 6h45 par jour qui leur sont consacrées. On atteint donc un chiffre où les adolescents consacrent 40 % de leur vie éveillée devant les écrans !
La vie psychique et affective de ces jeunes est rythmée par des vagues de morosité et d’euphorie, se traduisant par des effets délétères sur leur alimentation et des risques fréquents d’obésité.
La capacité d’attention des adolescents est fortement entamée par le zapping, l’impulsivité, l’impatience. Le scroll, le déroulement indéfini des écrans, nous enchaîne de manière totalement addictive. C’est le scroll lui-même qui nous happe, que ce soit des images d’un enfant regardant Le Roi lion ou des infos sur la guerre en Ukraine ou au Moyen-Orient. L’IPhone fabrique une véritable fusion homme-machine. L’interface tactile crée un lien relationnel addictif entre les deux à l’image des drogues dures qui prennent possession du cerveau et l’assujettissent au besoin de leur consommation. La sonnerie du téléphone convoque exactement la même zone du cerveau que lorsque le prénom de la personne est prononcé ! La consultation compulsive des portables est labellisée d’un terme désormais célèbre : le FOMO, le Fear of missing out qui exprime cette inquiétude lancinante de passer à côté de quelque chose, qu’il s’agisse d’une information, d’un ragot, d’une opportunité. La capacité d’attention des adolescents au monde réel a atteint son plus bas historique. Selon une étude citée par le journaliste Bruno Patino, la durée d’attention a diminué d’un tiers entre 2008 et 2015, passant de 12 secondes à 8 secondes !
Une étude expérimentale a testé l’impact du smartphone sur un public qui auparavant n’en disposait pas. En moins de trois mois, elle a enregistré une dégradation très nette de la capacité d’attention, les tests à des exercices d’arithmétique se sont dégradés. L’impulsivité a été aussi augmentée à proportion presque mécaniquement du temps passé sur le smartphone. Une étude symétrique conduite par une équipe de Stanford a désactivé l’accès à Facebook pendant un mois. Le ‘’ temps libéré ‘’ a permis de voir davantage sa famille et ses amis, de regarder aussi davantage la télévision … Au final, l’amélioration du bien-être des personnes testées a été significative, au point qu’une fois l’expérience terminée, leur consommation numérique est restée sensiblement plus basse. Selon l’étude, un mois sans Facebook réduit l’anxiété et les symptômes dépressif d’un quantum équivalent en termes de bien-être à un gain de 30,000 dollars !
Sean Parker, qui présida Facebook n’hésitait pas à admettre que la firme ne cherchait rien d’autre qu’à ‘’ exploiter la vulnérabilité de la psychologie humaine ‘’. Tout l’enjeu de l’ensemble de ces réseaux sociaux, de Facebook à TikTok, est de gagner cette grande bataille de l’attention, quelles qu’en soient les conséquences psychiques pour les populations ciblées. Une ancienne employée de Facebook, Frances Haugen, diplômée de Harvard, a expliqué que ses dirigeants étaient parfaitement au courant des désordres psychiques créés par sa filiale Instagram chez les adolescentes de moins de treize ans mal à l’aise dans leur corps. Cela ne les a nullement empêchés de cibler ladite population.
Elle a également expliqué que les recherches de Facebook avaient parfaitement identifié le fait que le contenu qui ‘’ polarise, divise ou incite à la haine provoque davantage d’engagements ‘’ et que la firme s’en servait sciemment.
Les réseaux sociaux excitent la compétition pour attirer l’attention et induisent la surenchère dans la singularisation, par la provocation, l’exagération, le défoulement, voir la jouissance à dire l’indicible, à montrer l’irreprésentable ! Cette ‘’surenchère extrémiste ‘’ induit de puissantes réponses émotionnelles notamment la colère et l’indignation, qui sont immédiatement exprimées par des like ou des retweet et que la technologie amplifie automatiquement, sans médiation, sans mise à distance ou temporisation.
Eva Illouz, sociologue des sentiments et de la culture, a analysé la manière dont Tinder transforme la vie amoureuse. Tinder est le moyen de trouver un partenaire sans ‘’ temps perdu ‘’ à se faire la cour, sans gestion affective des conséquences de la relation sexuelle. Comme le dit une personne interrogée par Eva Illouz, la sexualité à l’heure du numérique dispense du tracas de devoir gérer le bagage affectif de l’autre. Le sexe sans lendemain crée un état psychique où chacun des deux partenaires se croit en parfaite maîtrise, sans dépendance à l’égard d’autrui, soit à peu près le contraire de ce qu’implique une relation amoureuse. L’amour selon Tinder provoque un vide existentiel que l’intéressé doit combler en multipliant les rencontres dans une fuite en avant qui est parfaitement représentative des comportements addictifs que la société provoque.
La société industrielle fonctionne sur la base du juste à temps. La vie amoureuse selon Tinder devient celle du ‘’ just fuck ‘’. En distinguant radicalement le sexe et le sentiment amoureux, la ‘’sexualité numérique ‘’ fait perdre la capacité de reconnaître l’autre dans son intégralité, comme personne, dans une relation où chacun attend de la personne aimée qu’il lui ouvre les portes d’une vie à inventer.
Face aux risques avérés et potentiels, des questions éthiques se posent sur le rôle et le contrôle de l’intelligence artificielle dans notre société.
Lire la suite : Brève histoire de l’économie, 3ième partie.
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