Brève histoire de l’économie, 3ième partie.

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Krach écologique.

Une ombre noire – qui s’ajoute à l’asservissement digital – plane désormais au-dessus des nations : le réchauffement climatique, effet de la dépendance du monde industriel aux énergies fossiles du charbon au pétrole.

Avec la révolution industrielle, la combustion des carburants fossiles et la déforestation ont considérablement accru la concentration de CO₂. Or les gaz à effet de serre (dont le CO₂ est le principal coupable) ont une propriété étonnante : ils laissent passer les rayons ultraviolets (à fréquence courte) émis par le soleil et qui traversent l’atmosphère et réchauffent la terre. Mais ils bloquent les infrarouges (à fréquence longue) qui sont émis par la terre. Ils laissent donc entrer les radiations solaires, mais piègent la chaleur qui en résulte, comme dans une serre. Depuis 1850, la température a augmenté en moyenne de 0,8 ⁰C. Même si l’on arrêtait totalement, aujourd’hui, l’émission de CO₂, la température continuerait de croître de 0,5⁰C, car le réchauffement des océans se fait en retard. Le CO₂ remplit l’atmosphère comme l’eau remplit une baignoire. Peu importe qu’il ait été émis il y a un siècle ou dix jours : ce qui compte pour le climat, c’est la quantité totale qui a été accumulée au fil des temps. Vient un moment où elle déborde. Selon les estimations du GIEC, 85 % de notre budget carbone est déjà consommé. Pour prendre la mesure de la vitesse à laquelle elle se remplit, on a presque autant émis de CO₂ depuis 1990 (40% du total) qu’entre 1850 et 1989 ! Selon le rapport du GIEC d’avril 2022, la baignoire débordera si nous ne parvenons pas à inverser la tendance avant 2025 ! Nous serons alors engagés irrémédiablement dans un réchauffement supérieur à 1,5 ⁰C.

La hausse des températures est déjà responsable des vagues de chaleur plus intenses chaque été, de l’augmentation des feux de forêt, des précipitations accrues … Pour les scientifiques, une hausse de 1,5 C par rapport aux niveaux préindustriels est la limite à ne pas dépasser.

Au-delà de ce seuil, tous les dérèglements sont possibles. Certains sont déjà visibles : hausse du niveau de la mer, transmission des maladies à des régions qui en étaient protégés par un climat tempéré, désertification accrue, raréfaction des eaux disponibles, dégel des glaciers et de déluges nouveaux… Des évènements de probabilité faible mais aux conséquences imprévisibles pourraient se produire. Si le Gulf Stream se détournait par exemple, l’Europe subirait une nouvelle ère glaciaire. Un nombre complexe de facteurs s’ajouteront également aux émissions à venir de CO₂. Le réchauffement des océans pourrait également libérer le CO₂ et le méthane aujourd’hui emprisonnés dans les mers. Si la fonte de la calotte glacière du Groenland se produisait, elle provoquerait une hausse de cinq mètres du niveau des mers ! 

Les sociétés humaines montrent une capacité faible à se projeter dans le futur, ce qui est inquiétant dans le contexte actuel. L’histoire humaine est jalonnée d’exemples d’histoires brisées, de civilisations qui ont dû faire marche arrière, comme l’Europe après la chute de Rome, ou le premier capitalisme industriel lorsqu’il a compris le désastre que représentait l’état physique et moral des ouvriers. Le livre de référence pour comprendre la logique, faite de déni et de stupeur, des crises écologiques est Effondrement de Jared Diamond.

Un livre à succès Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes a donné à la collapsologie, la science de l’effondrement, son manifeste. Les auteurs ont repris et actualisé l’analyse prémonitoire formulée par une équipe du MIT, connue sous le nom de Rapport Meadows et publiée dès 1972, démontrant déjà que la société industrielle s’apprêtait à buter sur la finitude du monde.

Ce rapport avait annoncé que d’immenses difficultés en termes de ressources non renouvelables obligeraient les sociétés industrielles à une forte et rapide correction de trajectoire. Le rapport du MIT proposait une analyse extensive de l’empreinte grandissante des activités humaines sur les sols, l’eau, les forêts, qui résonne aujourd’hui comme une formidable prémonition des problèmes du monde contemporain.

Le rapport annonçait aussi la fin prévisible des énergies fossiles, ce qui en fit rétrospectivement l’annonciateur du choc pétrolier. Comme on le découvre aujourd’hui, ce n’est toutefois pas la rareté des énergies fossiles. C’est en fait exactement le contraire, c’est leur abondance ! C’est l’excès de ressources fossiles qui met en péril l’écosystème terrestre. Si nous décidons d’utiliser l’ensemble des découvertes de pétrole, nous émettrions 20,000 Gt de CO₂ , vingt-cinq fois plus que notre budget carbone. Pour autant, le message central du rapport Meadows reste d’une actualité brûlante sur tous les autres problèmes qu’il aborde.

Même à supposer que les gouvernements mettent effectivement en œuvre les mesures qu’ils ont annoncées, le réchauffement pourrait atteindre 2,8 C avant la fin du siècle. Le GIEC a donné dans son rapport d’avril 2022 la liste des mesures qui doivent être prises pour éviter la catastrophe. Il faut transformer d’urgence le modèle énergétique et basculer vers des énergies renouvelables. Il faut changer radicalement nos habitudes alimentaires et donner beaucoup plus de place à la consommation végétale, bouleverser nos habitudes de transport en privilégiant le train et repenser en conséquence l’organisation de l’espace. La transition exigera aussi et peut-être surtout une réflexion en profondeur sur les inégalités mondiales. Les 10 % les plus riches émettent à eux seuls 40 % du CO₂ global, dont les deux tiers proviennent des pays riches. Les 50 % les plus pauvres n’émettent que 13 % des émissions.

Le climat n’est pas une nouvelle religion dans le monde laïque que nous habitons. Il n’échappe pas aux catégories habituelles de la vie politique. Les électeurs de gauche sont favorables à la lutte contre le réchauffement, les électeurs de droite beaucoup moins. Pour la plupart des gens, l’écologie est une chose importante, mais pas davantage que le système de santé ou le pouvoir d’achat. La prise de conscience de la catastrophe climatique a certes augmenté. Les sondages montrent que les trois quarts des français pensent désormais que le réchauffement climatique est une menace sérieuse et qu’il est la conséquence des actions humaines. Mais entre ceux qui sont prêts à tout miser sur le progrès technique pour trouver des solutions et ceux qui veulent vivre dès aujourd’hui en mode survivaliste, l’éventail d’opinions est si large qu’il est difficile de se rassurer sur la capacité collective des humains à s’entendre sur les actions à mener.

Le problème se complique grandement du fait qu’il ne s’agit pas seulement de réconcilier l’être que nous sommes aujourd’hui avec celui que nous serons demain : la réconciliation doit avoir lieu ici et maintenant à l’échelle de la planète entière. Les pays pauvres qui aspirent à rejoindre les pays riches ont beaucoup de mal à admettre qu’ils devraient se priver de voiture et de viande du fait des dommages dont les pays riches sont eux-mêmes les coupables ! Les français peuvent se convaincre de tel ou tel remède, la sobriété ou le nucléaire, si les Chinois, les Américains ou les Indiens n’y adhèrent pas, ça ne servira pas à grand-chose. On aimerait penser que le climat offre aux humains l’accès à une sorte de conscience universelle de leur commune dimension terrestre. On en est très loin.   

Si pourtant, aujourd’hui, la Chine devait se caler sur les habitudes de consommation américaines, elle pourrait consommer, dès 2030, les deux tiers de la production mondiale de céréales telle qu’elle est disponible aujourd’hui. Si sa consommation de papier rejoignait celle des États-Unis, elle en consommerait 300 millions de tonnes : de quoi engloutir l’ensemble des forêts ! Si les chinois devraient un jour posséder, à l’exemple américain, trois véhicules pour quatre habitants, les infrastructures nécessaires en termes de réseaux routiers ou de parkings dépasseraient la superficie aujourd’hui consacrée à la culture du riz. Comme le résume Lester Brown, agroéconomiste et analyste environnemental : Le modèle économique occidental est inapplicable à une population de 1,45 milliard de Chinois (en 2030). Et pas davantage à l’Inde dont la population sera à cette date supérieure à celle de la Chine. 

Comme l’expliquent Bruno Latour et Nikolaj Schultz dans leur livre Mémo sur la nouvelle classe écologique, il faut accepter l’idée que l’écologie divise profondément la société. Il faut, à les suivre, créer un nouveau ‘’ front de classe ‘’ qui inclue tous ceux qui voient dans l’écologie une dimension essentielle de leur identité sociale, que ce soient en vrac : les jardiniers, les scientifiques, les anthropologues, les investisseurs, bref tous les métiers qui sont prêts à opposer la rationalité de leur métier à celle de performativité, en sachant qu’ils doivent affronter, démocratiquement, les autres.  

Il ne faut pas distinguer la réflexion et l’action : c’est en faisant les choses qu’on transforme son imaginaire. Il faut commencer à vivre autrement, même si les gestes de départ sont symboliques, pour faire l’apprentissage d’un monde à inventer.    

Le bonheur intérieur brut.

Le monde moderne peut quasiment se définir par l’idée que le bonheur sur terre est le but de l’humanité. À l’échelle des siècles, le résultat semble au rendez-vous. La vie était hier ‘’ misérable, bestiale et brève ‘’ selon Thomas Hobbes. Aujourd’hui, dans les pays riches au moins, elle est longue, prospère, la démocratie et la liberté d’opinion règnent.

Mais ce n’est pas ainsi que les gens raisonnent. Pour la plupart d’entre eux, la dureté de la vie ne semble guère réduite par rapport à ce qu’elle était hier. En trente ans, en France, la consommation de psychotropes a été multiplié par six. Aux États-Unis, les indicateurs de bien-être sont en baisse de près de 30 % par rapport au niveau atteint dans les années cinquante. Enquête après enquête, le résultat est le même : le bonheur régresse ou stage dans les pays riches, en France, comme ailleurs.

Comment comprendre le paradoxe d’une société qui se donne un but qu’elle manque toujours ? Pourquoi le bonheur semble-t-il plus dur à atteindre aujourd’hui qu’hier malgré, dans les pays développés, une richesse matérielle beaucoup plus élevée ?

Une réponse vient immédiatement : les humains ne peuvent pas être heureux car ils s’habituent à tout. Les progrès réalisés, quels qu’ils soient, deviennent vite ordinaires. La page est toujours blanche du bonheur à construire. Mais comme l’homme ne parvient pas à prévoir cette adaptation elle-même, ses rêves restent inépuisables. Pour Daniel Cohen, ce n’est pas nécessairement décourageant, car ce trait est aussi celui qui permet à l’homme de garder intacte sa foi en un avenir meilleur. Mais cela invite à en comprendre les rouages.

L’économiste Richard Easterlin a publié, en 1974, une étude qui allait attirer l’attention des économistes sur un point essentiel pour comprendre les déterminants du bien-être. En suivant sur trente ans les réponses à la question : Êtes-vous heureux ?, il montrait qu’aucune déformation ne s’observait au cours du temps, en dépit d’un formidable enrichissement au cours de la période.

C’est ce que les économistes vont appeler le paradoxe d’Easterlin. Les Français sont incomparablement plus riches en 1975 qu’en 1945, mais ils ne sont pas plus heureux. Pourquoi ?  

Commençons tout d’abord par la question de base : qu’est-ce que le bonheur ? En réponse à cette question, les personnes enquêtées mettent toujours en premier la situation financière, suivie de la famille et de la santé. En 1960, 65 % des Américains interrogés donnent les aspects financiers, 48 % la santé, 47 % la famille. Trente ans plus tard, les chiffres ne sont guère modifiés. Bien gagner sa vie est cité par 75 % des Américains interrogés, 50 % d’entre eux citent une famille réussie et 33 % donnent la santé. La guerre, la liberté, l’égalité sont beaucoup moins souvent évoquées : moins d’une fois sur 10. Les chiffres sont étonnamment stables d’un pays et d’un régime à l’autre. À Cuba en 1960, par exemple, les chiffres correspondants sont 73 %, 52 % et 47 % ; dans la Yougoslavie de la même période, les réponses sont : 83 %, 60 % et 40 %.

Si la richesse est un élément si important du bonheur, pourquoi une société qui s’enrichit semble-t-elle échouer à rendre ses membres plus heureux ? L’explication la plus simple est celle-ci : la consommation est comme une drogue. Je ne peux plus me passer de biens dont j’ignorais pourtant l’existence dix ans plus tôt. Le téléphone portable, l’accès à Internet deviennent indispensable une fois qu’on les a découverts. La consommation crée une dépendance. Ces intuitions sont confirmées par un grand nombre de travaux récents. Les travaux de Daniel Kahneman et Amos Tversky ou d’Andrew Clark montrent que les variations du revenu rendent les gens heureux, mais que la satisfaction que l’on tire d’un revenu plus élevé s’évapore rapidement. Selon ces études, elle a disparu à 60 % au bout de deux ans ! Cette première explication n’épuise pourtant pas la question. Car dans une société donnée, les riches sont plus heureux. Si l’addiction était seule en cause, les riches devraient s’ennuyer autant que les pauvres… Or 90 % des plus riches répondent qu’ils sont très ou assez heureux tandis que seuls 65 % des plus pauvres répondent qu’ils le sont. Les gens financièrement aisés sont toujours majoritairement très heureux. Si tout n’était qu’addiction à la richesse, ça ne devrait pas être le cas.

L’explication de ce résultat qui n’étonnera personne tient à un phénomène simple et éternel : l’envie. On jouit de réussir mieux que les autres. Marx avait déjà fait cette observation : Une maison peut être grande ou petite, aussi longtemps que les maisons voisines ont la même taille, tout va bien. Si on construit un palais à côté, la maison devient minuscule. Chacun essaie de dépasser collègues ou amis, ceux qui forment le ‘’ groupe de référence ‘’ auquel on se compare. Que se soit par l’envie ou le rêve, chacun indexe ses aspirations sur celles d’un groupe de référence. Il est possible que ce groupe soit large au début de sa vie (les enfants de la même classe sociale). Mais avec le temps, le groupe de référence se réduit le plus souvent aux quelques proches qui partagent votre destin social. Lorsque la carrière de deux amis diverge, il devient difficile de mener des activités communes. Quelles vacances, quels restaurants partager lorsque l’un est riche et l’autre pauvre ? La divergence de destin matériel segmente le monde de la vie affective. La rivalité humaine ne joue pas, toutefois, dans toutes les dimensions. Pour le loisir, par exemple, elle disparaît. La rivalité ne porte que sur les traits visibles de la réussite sociale. Le bonheur silencieux d’avoir, par exemple, quatre semaines de vacances plutôt que deux, bien que vos collègues en aient huit, ne l’aiguise pas.

Quelle que soit la manière d’apprécier ces résultats, une conclusion simple et brutale demeure : la croissance donne à chacun l’espoir, même éphémère, de sortir de sa condition, de rattraper les autres, de dépasser ses attentes. C’est ‘’ l’amélioration de sa situation ‘’ qui rend la société heureuse. Les sociétés modernes sont avides de ‘’ croissance ‘’, davantage que de richesse. Mieux vaut vivre dans un pays pauvre qui s’enrichit (vite) que dans un pays (déjà) riche et qui stagne. Les Français ont follement apprécié les Trente Glorieuse, car tout était neuf. Mais au bout du compte, la page reste toujours blanche du bonheur à conquérir. Si rapide que soit le développement économique à un moment donné, une société est fatalement rattrapée par la frustration, lorsque la croissance ralentit.    

Le bonheur épicurien.

En 1998, le roi du Bhoutan avait déclaré que l’objectif du pays serait d’atteindre le plus haut niveau de bonheur national brut. Mais en 1999, il a commis une erreur fatale : il a levé l’interdiction de posséder une télévision. Rupert Murdoch a aussitôt fourni quarante-six chaînes, à travers son réseau Star TV. Ainsi les habitants du royaume ont vu le lot habituel de sexe, violence, publicité, romances que les habitants des pays riches regardent. Le résultat ne se fit pas attendre. Les divorces, la criminalité, la consommation de drogue ont immédiatement augmenter. La révolution numérique est venue entre-temps balayer le règne de la télévision, mais le résultat est le même. Trop de temps passé devant les écrans conduit à négliger les amis, la famille, la vie associative… Le règne de la pulsion l’emporte sur celui de la réflexion… La consommation devient une addiction comme les drogues. Pour parler le langage des psychanalystes, l’homme est déchiré entre la ‘’ ça ‘’, qui cherche des gratifications immédiates, et le ‘’ surmoi ‘’, qui pousse à des satisfactions différées qui le hissent au-dessus de lui-même. Deux parts distinctes de notre être se disputent notre attention.

Les économistes ont longtemps récusé la distinction entre les plaisirs vulgaires et ceux qui élèvent l’âme. L’un des experts de la science du bonheur, Richard Layard, admet volontiers que des variables telles que le sens de la vie, des rapports positifs avec autrui et avec soi-même comptent pour beaucoup d’individus. Mais pourquoi faudrait-il les opposer à la recherche d’autres satisfactions plus triviales : avoir une belle voiture, un bel appartement… Le bonheur d’aller à la foire peut se comparer à celui d’aller à l’église, à preuve la même personne peut faire les deux et calibrer le temps de l’un et l’autre. Tout serait question de dosage…  Homo economicus choisirait librement, selon ce modèle, le bien et le mal, le temps passé à travailler et à faire la grasse matinée… Qui peut croire en un schéma si rationnel ?  

Bien loin de la gestion notariale de ses affects, tout homme est un composé de personnalités diverses qui cohabitent plus ou moins harmonieusement. Le souci de vivre en conformité avec un idéal se heurte au désir de gratifications immédiate qui écarte de cet idéal. Comment leur apprendre à coexister ? Le célèbre exemple d’Ulysse et les sirènes donne une illustration des méthodes possibles. Pour Jon Elster qui a commenté ce passage de l’Odyssée, ce dont il s’agit pour Ulysse est de ‘’ gérer rationnellement son irrationalité ‘’. Je connais mes tentations, céder au chant des sirènes, je les gère par anticipation en attachant à un mât celui que je ne veux pas devenir. Si je fais un régime pour maigrir, j’éviterai de passer devant une pâtisserie. Je me bats contre l’être que je pourrais devenir. L’Homo economicus qui m’habite est à la peine. Il lui manque ce qu’on peut appeler tout simplement la ‘’ sagesse ‘’.

Trouver sa place.

Épicure, dont les aspirants au bonheur se croient souvent les disciples, est en accord avec l’idée moderne, qui sera notamment énoncée par Jeremy Bentham au XVIIIe siècle, selon laquelle il faut chercher le plaisir et éviter la douleur. Épicure prend pourtant grand soin de distinguer les plaisirs ‘’ en mouvement ‘’, liés à la satisfaction d’un besoin, et donc mêlés de douleur et les plaisir ‘’ en repos ‘’, qui supposent les désirs satisfaits. Pour Platon, la recherche du bonheur, s’il faut l’appeler ainsi est la récompense d’une ‘’ bonne vie ‘’, pas son but. Une bonne vie (eudainomia), c’est de trouver sa place dans le monde des humains, comme une étoile qui tourne en harmonie autour d’une autre. Aristote conclut prudemment que la spécificité de l’homme étant la raison et la vertu, les actions conformes à la vertu sont des plaisirs par leur propre nature ; dès lors, la vie des gens de bien a son plaisir en elle-même.  

Reprenant Épicure, l’économiste Bruno Frey a proposé une classification très utile pour comprendre les mécanismes à l’œuvre lorsque les gens se comparent aux autres. Il propose de distinguer les ‘’ biens extrinsèques ‘’ et les ‘’ biens intrinsèques ‘’. Les premiers portent sur le statut, la richesse : ce sont les signes extérieurs de réussite sociale, les patrimoines sociaux qu’on accumule au cours du temps, qui marquent la place de chacun dans la société. Les biens intrinsèques sont liés à l’affection des autres, l’amour, le sentiment d’avoir un but dans la vie. Ce sont des expériences de ‘’ flux ‘’, qui glissent avec le temps qui passe. Les biens extrinsèques aiguisent la rivalité sociale, les biens intrinsèques augmentent le bien-être silencieusement.

Sauf à être un saint ou un mondain, il faut certainement des deux pour être heureux. Mais le problème est que l’on a du mal à comprendre ses propres émotions, sous-estimant systématiquement le bénéfice des biens intrinsèques. Nombreux sont ceux qui rêvent d’une belle maison et choisissent de s’éloigner du centre-ville pour trouver un meilleur rapport qualité-prix. Mais ils ignorent le coût psychologique du transport quotidien et finissent souvent, sans jamais vouloir l’admettre, par regretter leurs choix.  

Les leçons de vie.

Pourquoi une telle difficulté à comprendre ce qui est bon pour soi ?  Daniel Kahneman, psychologue de formation, a repris cette question. Il montre qu’on ne tend à retenir que deux moments : les plus intense et le dernier. Des vacances, je retiens les adieux sur le quai et le jour le plus excitant. Ce modèle peak-end (pic-fin) fait oublier les instants intermédiaires. Ce faisant, se projetant dans le futur, les gens tendent aussi à oublier la durée de la vie. Ils se projettent dans des expériences à ‘’ fort pic ‘’, au détriment des autres à ‘’ fort flux ‘’. La mémoire peine à retenir les émotions silencieuses des jours ordinaires. En vieillissant, toutefois, il est possible qu’une sagesse nouvelle nous fasse comprendre ce qui est bon pour nous. La relation entre le bonheur et l’âge est en effet étonnante. Elle ressemble à une courbe en U : les jeunes et les seniors sont (beaucoup) plus heureux que les adultes d’âge intermédiaire. À quatre-vingts ans, on a retrouvé (en moyenne) la joie de ses dix-huit ans ! Comment comprendre ce résultat surprenant ? La distinction proposée par Bruno Frey aide à saisir ce qui est peut-être en jeu. La vieillesse libère d’un poids – celui d’accumuler des biens inutiles – et redonne leur place aux biens intrinsèques. La vieillesse ouvre au plaisir simple du temps qui passe.   

Vivre heureux, c’est possible.

Fort de ces leçons, l’économiste Bruno Frey a relevé le défi de donner des leçons de vie qui s’entendent comme des leçons de prudence. Elles ont le mérite d’éclairer les efforts à faire pour résister aux courants souvent inverses de la vie sociale. Voici ses dix conseils :

Ne vous préoccupez pas de ne pas être un génie car les génies ne sont pas plus heureux que les autres. L’un des secrets du bonheur se résume assez simplement : comparez-vous à ceux qui ont moins que vous. En moyenne, les médaillés de bronze sont plus heureux que les médaillés d’argent (cela a été vérifié statistiquement). Les médaillés d’argent se comparent aux médaillés d’or. Les médaillés de bronze à ceux qui n’ont rien.

Gagnez de l’argent, mais sans en faire une maladie. Une augmentation de salaire rend heureux… mais pendant quelques mois seulement. En moins d’un an, 40 % du plaisir s’est évaporé et il faut gagner davantage encore pour y trouver une satisfaction.

Vieillissez avec grâce. Pourvu que la santé soit au rendez-vous, vieillir ne nuit pas
au bonheur. Au contraire, vous pourrez trouver, comme Beethoven, le plaisir crépusculaire d’une créativité nouvelle, libérée de la contrainte de faire une œuvre.

Ne vous comparez pas aux autres en matière de beauté. Les normes sont irréalistes. Les pressions que les top models exercent sur votre psyché créent une frustration inutile.

Croyez en quelque chose : Dieu, la justice sociale ou la beauté de la nature ; il faut un sens de la vie pour être heureux et échapper à soi-même.

Aidez les autres : l’altruisme vous détourne de vous-même et cela fait du bien, pour les mêmes raisons.

Contrôlez vos envies. Les aspirations nouvelles débordent toujours les réalisations, si élevées que soient ces dernières.

Préservez vos amis : ce sont les biens les plus chers, même s’ils sont les moins visibles.

Vivez en couple, car la solitude n’est pas bonne.

Acceptez ce que vous êtes et gérez rationnellement vos faiblesses. Si vous procrastinez, comprenez le et fixez vous des règles. Mais inversement, si vous êtes psychorigide, alors forcez vous à faire des choses interdites.

Cette liste a ce grand mérite de souligner en creux que la société pousse chacun d’entre nous à suivre dans sa vie quotidienne quasiment l’inverse de ces préceptes, bref à nous pousser à faire nous-mêmes notre malheur.

Conclusion.

L’histoire humaine est jalonnée de problèmes que les humains eux-mêmes ne comprennent pas. Lorsqu’ils ont conquis la planète, poussés par une pression démographique incontrôlable, l’apocalypse était déjà inévitable. L’humanité a échappé à ce krach grâce à un bouleversement que personne en son temps n’avait anticipé : la transition démographique, laquelle a brutalement réduit le taux de fécondité féminine. C’est une transition de même ampleur qu’il faut aujourd’hui opérer vis-à-vis de la civilisation matérielle où nous sommes entrés. Y parviendrons-nous ?

La loi de Malthus n’est plus le moteur des sociétés humaines. Elle a été remplacée par une autre, le paradoxe d’Easterlin, que l’humanité a, de nouveau beaucoup de mal à comprendre et dont les effets sont tout aussi extrêmes. Comme un marcheur qui n’atteint jamais l’horizon, l’humain moderne veut devenir constamment plus riche, mais sans comprendre que cette richesse, une fois qu’elle aura été atteinte, deviendra l’état normal dont il faudra à nouveau s’éloigner. Les humains sont affamés de richesses matérielles, comme ils l’étaient hier de calories dans les sociétés agraires sans jamais être rassasiés.  

Pourquoi l’humain veut-il constamment s’arracher à lui-même ? Question impénétrable, que les psychanalystes, les anthropologues et les économistes ont cherché à cerner, chacun avec leurs mots, mais dont l’essentiel peut se résumer en une formule : le désir humain s’adapte aux circonstances de l’histoire, mais de manière toujours aussi obstinée… Peu importe en réalité le plan sur lequel il se déploie, pourvu qu’il permette aux humains de se sublimer dans un travail, une œuvre et de jouer leur partie sur la grande scène de la vie sociale. Les Aztèques, par exemple, ont construit d’immenses pyramides en haut desquelles ils immolaient des êtres humains. Leur conception du monde s’oppose de façon diamétrale et singulière à la nôtre, disait Georges Bataille, mais ils n’étaient pas moins soucieux de sacrifier que nous le sommes de travailler. Partout, les sacrifices, les fêtes, les guerres résorbent l’énergie excédante d’une société et chaque fois d’une manière singulière.

Le monde moderne réserve cette exubérance à la richesse matérielle. Un nouveau virage est toutefois devenu indispensable qui nous fasse passer, à l’instar de la transition démographique, de la quantité à la qualité. Face à cet immense défi, Homo economicus est un bien pauvre prophète. En voulant surmonter les obstacles qui se dressent à la poursuite de l’enrichissement, il chasse ses compétiteurs, les Homo ethicus, empathicus…, ces autres parts de l’humain qui aspirent à la coopération, à la réciprocité. Mais en triomphant de ses rivaux, il s’est métamorphosé en un Homo numericus obsédé par la consommation et par son ego et il est désormais condamné à vivre dans un monde sec et de plus en plus privé d’idéal.  L’être humain dispose certes d’une formidable capacité d’adaptation. Son obsession de se comparer aux autres lui permet d’aller n’importe où, pourvu que les autres y aillent aussi … Penser toutefois que la compétition suffira à organiser le monde relève d’une illusion anthropologique qui se paierait cher si elle n’était pas apaisée par d’autres passions compensatrices. Dans l’équilibre entre compétition et coopération, il faut redonner vie à la seconde, en réenchantant le travail, en remettant à plat les frontières du gratuit et du payant, en réinventant la coopération internationale.

À notre tour de repenser l’idée que nous nous faisons d’un monde en harmonie avec lui-même, qui nous fasse sentir ‘’ l’avant-goût du bonheur et de la paix ‘’.

Lire la suite : L’économisme


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