L’économisme : des concepts mal définis.

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Toute science se développe à partir de concepts dont la définition constitue la première étape du raisonnement. Seule la progression de la réflexion amène à préciser un concept et à prendre les précautions voulues pour qu’un mot ait le même sens pour tous.

Dans le cas des sciences physiques, les mots utilisés prétendent décrire des objets concrets ou des interactions constatées entre ces objets. Leur sens est donc modifié chaque fois que des observations plus précises permettent de mieux comprendre la nature de ces objets ou les effets de ces interactions. 

La nécessité de définition claire est plus évidente encore lorsqu’il s’agit de réfléchir aux rapports entre les humains qu’essaient d’analyser les économistes. Car il s’agit bien pour eux de cela : comprendre comment ces rapports s’établissent spontanément et comment ils pourraient être modifiés pour améliorer le sort des hommes. La difficulté est évidemment plus grande que dans le cas des sciences physiques ou biologiques ; ‘’ l’objet étudié ‘’ ne dépend pas de lois de la nature préexistant à leur observation, il est généré par le ‘’ comportement ‘’ des hommes.

Le risque de cercles vicieux dans la définition des concepts est donc grave. En fait, la société est victime non des raisonnements des économistes, mais de sa ‘’ confiance excessive en leur capacité à orienter les décisions ‘’. C’est cela l’intégrisme : la croyance en la ‘’ valeur absolue des affirmations fournies par une doctrine ‘’. Et, par conséquent, ‘’ l’acceptation aveugle ‘’ de toutes les ‘’ règles de comportement ‘’ que tirent de cette doctrine, ceux, qui prétendent en être les authentiques dépositaires. Admettre comme des vérités absolues les propositions des économistes, c’est passer de l’économie, discipline scientifique parmi d’autres, à l’économisme, intégrisme aussi ravageur que les intégrismes religieux.

Pour éviter de telles déviations, la meilleure précaution est de préciser avec autant de rigueur que possible le sens des mots utilisés, de limiter ainsi la portée des concepts centraux.  Albert Jacquard fait cet exercice à propos des mots de l’économie : richesse, valeur, échange …

Biens et richesses.

Être riche, dit le dictionnaire, c’est disposer de nombreux biens. Mais qu’est-ce qu’un ‘’ bien ‘’ ? La réponse des économistes est : un bien est une chose, matérielle ou immatérielle, susceptible de procurer un accroissement de satisfaction, directement ou indirectement. Si ces biens sont disponibles en quantités telles que tous les besoins puissent être satisfaits, ou s’ils ne peuvent faire l’objet d’échanges, les économistes les excluent de leurs réflexions. Pour eux, c’est la ‘’ rareté ‘’ et ‘’ l’interchangeabilité ‘’ qui motivent leur intérêt et les incitent à s’interroger sur la ‘’ valeur ‘’ de ces biens.

Il ne suffit donc pas que la terre produise des récoltes ou que les hommes travaillent, pour que la richesse apparaisse. Tout dépend du ‘’ comportement ‘’ de la société à l’égard des produits obtenus. Chaque groupe humain secrète des ‘’ besoins ‘’ en nourriture, en soins, en spectacles, en vêtements, qui donnent ‘’ valeur ‘’ aux biens proposés par les épiciers, les infirmières, les chanteurs, les tailleurs. Ces biens ne seraient que production inutile si le besoin ne se manifestait pas. La richesse de la collectivité est générée par la mise en communication de ceux qui ont des besoins et de ceux qui peuvent y répondre. La richesse, c’est les autres. Ou, plus exactement, la possibilité d’échanger avec les autres.  

Le point de départ de la réflexion est donc l’analyse de ce qui se produit au cours de cet échange. Il ne suffit pas pour cela, d’évoquer les échanges dont parlent les économistes. Bien au-delà des rapports entre ceux qui donnent et ceux qui reçoivent, ‘’ l’échange ‘’ peut être considéré comme la ‘’ spécificité de l’espèce ‘’ qui lui a permis de manifester cette propriété qu’est la conscience.   

De l’échange à la conscience.

L’acte constitutif de la personne est l’échange. Entre humains, le contenu des échanges est riche et nuancé. Il ne s’agit pas seulement d’informations, mais d’émotions, d’angoisses, de projets. Les évènements qui se déroulent au cœur de l’un sont étroitement conditionnés par ceux qui se déroulent en l’autre. Grâce à un langage parlé, écrit ou gestuel capable de nuances infinies, chacun se développe non seulement en fonction du programme dicté par son patrimoine génétique, mais aussi en fonction des incitations proposées par son entourage humain. En effet,l’homme a le ‘’ besoin d’échanger ‘’ pour devenir non seulement un organisme qui lutte contre l’usure imposée par le temps, mais aussi une personne qui se développe grâce aux opportunités apportées par le temps. Ses activités se partagent entre ces deux objectifs. C’est le fait ‘’ d’échanger ‘’ qui est un ‘’ besoin ‘’, non le contenu de cet échange.

Il n’est pas excessif de voir dans sa capacité d’échange, la spécificité de notre espèce. C’est par l’échange qu’un groupe humain acquiert son unité, par lui que chaque membre du groupe devient quelqu’un.  Existant pour les autres, il finit par être quelqu’un pour lui-même, c’est-à-dire, par manifester une ‘’ conscience ‘’.

De l’échange à la valeur.

Habitués à nous crisper sur nos biens, à les défendre contre la convoitise des autres, il peut sembler paradoxal que le fondement de la propriété soit le besoin de donner ce qui nous appartient.  Mais nos réflexes de propriétaires craintifs sont récents en regard de la durée de l’histoire humaine. Pendant la plus grande partie de cette histoire, les hommes ont vécu comme des chasseurs-cueilleurs constamment de passage d’un lieu à l’autre. Ce nomadisme supposait une grande légèreté. Posséder, c’est être lourd, donc empêché d’aller librement là où le gibier et les fruits sont abondants. Lorsque l’on vit au jour le jour, de ce que la nature nous offre, on ne peut guère imaginer posséder.

La sédentarisation, la culture, l’élevage, ont tout changé. Le champ que l’on a travaillé, dans lequel on a semé, donnera une récolte que, d’avance, on s’approprie. Cette récolte sera mise à l’abri dans des greniers que l’on a construits, donc que l’on possède. Le ‘’ fondement de la propriété ‘’ n’est plus le besoin d’échanger, mais le besoin d’utiliser, de consommer.

Une fois le concept de propriété adopté, celui d’échanger prend une autre signification. Si deux hommes possèdent des biens dont l’autre a besoin, ils trouveront avantage à les échanger, mais, cette fois, l’intérêt de l’échange n’est plus dans le fait d’échanger, il est dans son contenu. Ce contenu est double ; ce que l’un et l’autre se procure. La ‘’ décision ‘’ dépend de l’un et l’autre ; elle est donc l’aboutissement d’une tractation au cours de laquelle chacun défend son intérêt et considère l’autre comme quelqu’un dont il doit se méfier, contre lequel, d’une certaine façon, il se bat. Comme pour toute lutte, des règles doivent être acceptées. Le comportement des protagonistes se conforme, implicitement à des ‘’ lois ‘’ qu’il s’agit de préciser et d’appliquer.

‘’ L’échange ‘’ devient ‘’ objet de science ‘’ comme le comportement d’une collectivité animale soumise à une pression du milieu. C’est ici qu’interviennent les économistes. Pour eux, les seules caractéristiques pertinentes pour décrire cet échange sont, les ‘’ quantités ‘’ des deux biens transférés. Faisant l’hypothèse que les décisions des deux individus en cause ont été prises librement, ils en concluent que, les dix pommes reçus par l’autre et les trois poulets reçus par l’autre étaient considérées par l’un et l’autre comme ayant la même ‘’ valeur ‘’ ou mieux que l’écart entre les deux valeurs était positif pour l’un comme pour l’autre, car leurs évaluations étaient différentes. Ainsi est introduit le concept clé autour duquel toute la théorie économique est édifiée : celui de ‘’ valeur ‘’. Au moyen de ce concept, la multitude des caractéristiques du bien quelconque est résumée par un nombre unique, ce qui va permettre de modéliser l’échange au moyen de paramètres mesurables. Tout sera dit grâce à des équations ; les mathématiciens pourront s’en donner à cœur joie, démontrer des ‘’ théorèmes ‘’, mettre en évidence des ‘’ lois ‘’ de l’échange, en tirer les conséquences pour l’organisation sociale.  

Pourquoi pas ? À condition de ne pas oublier les hypothèses sur lesquelles reposent l’édifice ; or ces hypothèses sont terriblement restrictives. Le cheminement des économistes introduisant le concept de valeur est assez semblable à celui des psychologues introduisant le concept du quotient intellectuel. L’objet d’étude de ceux-ci est l’intelligence ; il s’agit de comparer cette intelligence d’un individu à l’autre ; le constat immédiat est que deux intelligences ne sont jamais identiques ; la multitude des caractéristiques prises en considération est si riche (imagination, compréhension, mémorisation, évocation…) que jamais l’on ne peut inscrire le signe égal entre deux intelligences. Les psychologues ont alors commis la faute logique consistant à admettre que le contraire d’égal est plus petit ou plus grand. Alors que le contraire d’égal est différent. Ils ont posé la question : laquelle de ces intelligences est supérieure à l’autre ? Question fondamentalement dépourvue de sens, à laquelle on ne peut répondre qu’en faisant l’hypothèse absurde que l’intelligence peut être mesurée par un nombre. Qu’à cela ne tienne, les psychologues ont inventé des procédures qui à partir d’observations, les ‘’ tests ‘’ aboutissent à un nombre le ‘’ QI ‘’.

La tromperie dans l’usage du sigle QI est de faire croire que le I est l’initiale du mot Intelligence. En fait, ce nombre mesure peut-être quelque chose, mais personne ne sait quoi et on ne voit guère le lien avec ce que suggère à chacun le mot intelligence.

En ramenant chaque bien à un nombre, sa ‘’ valeur ‘’, les économistes procèdent à une démarche semblable, doublement réductrice. De l’échange, activité impliquant deux personnes et deux biens, ils ne retiennent que ces biens, sans tenir compte de l’intérêt pour les protagonistes du fait même d’échanger. Des biens échangés, ils ne veulent retenir que les quantités et, en déduire une caractéristique, la ‘’ valeur ‘’, définie comme un ‘’ nombre ‘’ expliquant pourquoi l’échange a été d’un commun accord, décidé. Cette unidimensionnalisation peut être utile pour développer des modèles ; elle n’en repose pas moins sur une tromperie. Les conséquences en sont d’autant plus graves que l’organisation du réseau des rapports entre les hommes est en jeux.   

De la valeur au prix.

Tous les raisonnements des économistes reposent sur l’hypothèse que chaque bien a, pour chaque individu qui le possède ou qui le désire, une ‘’ valeur ‘’ ; mais que représente cette valeur, comment est-elle déterminée ?

Pour les premiers théoriciens, comme Adam Smith, la valeur d’un bien est essentiellement liée à son coût de production ; si le bien X nécessite deux fois plus d’heures de travail que le bien Y, sa valeur est double, donc son ‘’ prix ‘’ sera double. Cette affirmation est révélatrice d’un glissement de sens introduit dès le début de la réflexion. Il était question de valeur et l’on évoque aussitôt le prix. Un prix d’un bien est le nombre d’unités monétaires nécessaires pour l’obtenir ; nous pénétrons grâce au prix dans l’univers des nombres où nous sommes, depuis notre enfance, habitués à nous mouvoir. Lorsque l’on évoque la valeur, le confort intellectuel est moins évident. Un objet, matériel ou immatériel, n’a pas de valeur en soi ; il n’en a que si au moins une personne voit en lui une source de satisfaction ; c’est donc l’attitude des hommes qui est la ‘’ source de la valeur ‘’.

Mais l’économiste ne sait pas comment en tenir compte ; cette valeur-là ne peut entrer dans ses raisonnements. Tout en gardant le même mot ‘’ valeur ‘’, il restreint son champ de réflexions aux objets qui ont d’autres caractéristiques permettant d’évoquer un autre type de valeur, que l’on peut appeler la ‘’ valeur marchande ‘’. Finalement, les économistes ne s’intéressent qu’aux objets qui sont à la fois source de satisfaction pour au moins une personne, rares, échangeables, appropriables. Ce faisant, ils limitent le champ de leurs réflexions ; ils négligent   délibérément tout un domaine de l’activité humaine, celui où les hommes évoquent plus volontiers le bonheur que le plaisir.

Le problème central de l’économie est semblable à celui de nombreuses disciplines : définir la nature d’une ‘’ grandeur ‘’, ici la ‘’ valeur ‘’, en préciser la ‘’ mesure ‘’, ici le ‘’ prix ‘’, enfin, expliquer les variations de cette mesure. Mais ce problème est tout différent de celui posé par une caractéristique physique. Une fois définie une unité de mesure, la longueur ou le poids d’un objet ne sont dépendants que de cet objet. Tel n’est pas le cas pour le prix. Celui-ci ne peut-être connu qu’au terme d’un processus qui, par ajustements successifs, dégage ce prix. Ce processus est le ‘’ prix du marché ‘’. Lieu où s’affrontent ceux qui possèdent un bien et sont prêts à le céder et ceux qui le désirent et sont prêts à se déposséder d’autres biens pour l’acquérir. Sur ce marché de multiples biens sont présentés. Le prix de chacun dépend des transactions opérées sur tous les autres. En toute rigueur, le prix d’un bien et sa variation d’un jour à l’autre n’ont donc de sens que rapportés au tableau d’ensemble de tous les prix.

‘’ Le prix ‘’ n’est pas une quantité inhérente à une chose, comme son poids, son volume ou sa densité. C’est une qualité qui lui vient de l’extérieur et qui dépend de l’ensemble des caractéristiques psychologiques et techniques de l’économie ‘’. Cette affirmation de Maurice Allais, prix Nobel d’économie, met bien en évidence le caractère artificiel et réducteur des théories expliquant comment le prix de tel ou tel objet a été déterminé.  

Supposant fixés et stables les prix de tous les autres biens, Albert Jacuard décrit comment le prix, par exemple d’un objet A est déterminé.

Détermination du prix.

Les premiers économistes ont vu dans le prix d’une marchandise le reflet de son coût de production. Mais cette conception apparaît vite comme naïve, car elle n’explique pas certains paradoxes comme l’accroissement de la valeur globale d’une récolte grâce à la destruction d’une partie de celle-ci. Mieux vaut écouler cent kilos d’épices à mille francs le kilo que deux cents kilos à quatre cents francs ; or cette différence de prix peut être provoquée par la rareté obtenue grâce à la destruction de la moitié du stock. Le coût de production n’est donc qu’un élément du prix, élément qui n’intervient que dans la détermination d’un équilibre à long terme.

Dans l’immédiat tout dépend de la confrontation de l’offre et de la demande. C’est cette confrontation que les économistes s’efforcent d’analyser. Il n’est pas inutile de suivre pas à pas leur cheminement. C’est surtout à la fin du XIXe siècle que l’accent a été mis, par certains économistes, sur le rôle décisif de la demande dans la fixation des prix. Le concept clé est celui ‘’ d’utilité ‘’ et plus précisément ‘’ d’utilité marginale ‘’. Chaque consommateur attribue à chaque bien une ‘’utilité ‘’ mesurée par un nombre d’autant plus grand que son désir de cet objet est plus vif, que ce soit un livre d’art ou un morceau de pain. Or ce besoin est lui-même fonction de la quantité ; une baguette de pain est fort désirée par celui qui n’a rien, beaucoup moins par celui qui en a déjà plusieurs. ‘’ L’utilité marginale ‘’ est mesurée par la somme que l’acheteur est disposé à débourser pour obtenir une unité supplémentaire. On peut montrer que, s’il est en présence de plusieurs biens et si son comportement est purement rationnel, il répartit ses achats de telle façon que leurs utilités marginales – qui varient avec la quantité achetée – soient proportionnelles au prix des divers biens.

Élargissant à une collectivité ces notions définies pour un individu, on explique comment, pour un système de prix donné, la demande se stabilise sur un marché. On utilise pour y parvenir quelques ‘’ affirmations présentées comme des évidences ‘’ ou comme des théorèmes découlant d’évidences en amont ; ainsi : ‘’ Une augmentation du prix d’un bien entraîne une diminution de la demande de ce bien ‘’.

Un contre-exemple est fourni par le cas tout simple de la margarine et du beurre. Ces deux produits jouent le même rôle, apporter les matières grasses nécessaires à une famille ; le premier est notablement moins cher que le second. Imaginons une famille qui, dans son budget, consacre une somme donnée à ces matières grasses.

Si PI et P2 sont les prix, Q1 et Q2 les quantités, cette somme est S= P1Q1 + P2Q2. Une augmentation du prix le plus bas, P1, conduit, pour maintenir constante la quantité totale (Q1+Q2 et S), à augmenter la quantité de margarine consommée. 

Imaginons une famille qui consomme cinq kilos de matières grasses ; trois kilos de beurre à quarante francs le kilo, deux de margarine à vingt francs ; sa dépense est donc de cent soixante francs. Si le prix de la margarine passe à trente francs, cette famille, pour ne pas modifier son budget, doit acheter quatre kilos de margarine et seulement un kilo de beurre.  Dans ce cas, l’accroissement du prix augmente la demande.

Ce contre-exemple n’est qu’anecdotique ; un mécanisme du même type peut jouer dans le cas, infiniment plus important pour les populations, des transports en commun. Dans une ville comme Paris, le possesseur d’une voiture peut choisir, pour un déplacement donné, de prendre celle-ci, ou d’utiliser le métro. Ce dernier est infiniment moins cher ; pour maintenir la dépense totale en dessous d’un certain budget, chacun répartit ses déplacements entre les deux moyens de transport. Une augmentation du prix du métro diminue la somme restant pour les déplacements en voiture ; elle incite donc à plus souvent utiliser le transport en commun.

Le deuxième mécanisme agissant sur le marché est l’évolution de l’offre en fonction du niveau du prix. L’affirmation de base, apparemment de bon sens, est : ‘’ Une augmentation du prix entraîne une augmentation de l’offre ‘’. En fait, cette évidence cache des hypothèses qui ne sont pas nécessairement conformes à la réalité.

Certes, les entreprises qui produisent un bien donné recherchent toutes la maximisation de leur bénéfice ; elles ont donc intérêt à vendre la plus grande quantité possible lorsque le prix du marché auquel elles vendent, est supérieur à leur coût de production. 

Mais il faut faire intervenir ici deux coûts dont les définitions sont différentes : le coût moyen et le coût marginal.

Le coût moyen résulte de la division de la dépense totale consentie par l’entreprise pour produire le bien considéré par le nombre d’unités produites.

Le coût marginal est la dépense supplémentaire qu’elle doit consentir pour produire une unité de plus. Tant que cette unité supplémentaire ne nécessite pas d’investissements nouveaux, le coût marginal est inférieur ou égal au coût moyen.

Si le prix du marché est supérieur à ce coût marginal, l’entreprise a intérêt à produire et à vendre des quantités supplémentaires. Une augmentation de ce prix amène un accroissement de l’offre en incitant de nouvelles entreprises, celles dont le coût marginal était précédemment supérieur à ce prix, à intervenir sur le marché. 

Le mécanisme n’est cependant pas toujours observé. Une entreprise voyant baisser le prix des produits qu’elle propose peut ne pas diminuer les quantités offertes mais, au contraire, les augmenter pour maintenir le niveau de ses recettes et continuer à faire face à ses charges fixes.

Jusqu’ici, Albert Jacquard a examiné le comportement des acteurs économiques, ceux qui désirent acheter (la demande) et ceux qui désirent vendre (l’offre), en fonction du prix, comme si celui-ci était une donnée indépendante d’eux. En réalité, le prix n’est pas une donnée, mais la résultante de l’affrontement de ces acteurs. Pour chacun de ceux-ci, le prix conditionne le comportement ; mais sur un marché donné, c’est l’ensemble des comportements qui conditionne le prix. La causalité s’inverse. Une variation de la demande entraîne une variation de même sens du prix, une variation de l’offre une variation de sens opposée du prix.   

En effet, sur un marché où chacun est informé des propositions de tous les vendeurs et de tous les acheteurs, l’information : ‘’ Un nouveau vendeur propose un prix inférieur à celui précédemment pratiqué ‘’, amène de nouveaux acheteurs à se manifester, ou ceux qui achetaient déjà à accroître leur demande. De même, l’information : ‘’ De nouveaux acheteurs interviennent ‘’, incitent les vendeurs à tenter une augmentation du prix auquel ils consentent à vendre. Les réactions de tous font converger le prix vers celui qui égalise la demande et l’offre. La concurrence entre producteurs amène ceux dont les coûts sont trop élevés à ne plus agir sur le marché, laissant la place à ceux qui ont su obtenir une production d’un moindre prix. À la limite, le jeu des égoïstes individuels aboutit à une situation stable.

Cette atteinte d’un équilibre est présentée comme ‘’ La Loi de l’offre et de la demande ‘’. L’emploi du mot ‘’ Loi ‘’ tend à assimiler les phénomènes économiques à des phénomènes physiques, qui, eux aussi, sont soumis à des lois, telle la loi d’attraction des corps dotés d’une masse, la gravitation universelle. Certains économistes voient même dans ce mécanisme un cas particulier d’un phénomène plus général présenté par le chimiste Le Chatelier comme la ‘’ loi de modération ‘’ : toute modification d’un système en équilibre génère des phénomènes qui ont pour effet de s’opposer à cette modification. Autrement dit, la nature est bien faite, elle recèle des mécanismes autorégulateurs qui la stabilisent. C’est vrai pour le monde concret qui nous entoure, c’est donc vrai pour la réalité économique générée par l’activité des hommes !    

De telles ‘’ affirmations ‘’ sont en réalité, pour Albert Jacquard, plus proches des ‘’ incantations ‘’ que des raisonnements scientifiques. Elles négligent la différence fondamentale entre les mécanismes qui s’imposent à nous et les mécanismes qui dépendent de nous. Elles ne tiennent pas compte également de l’arbitraire des concepts de bien, d’offre et de demande. 

Pour illustrer cet ‘’ arbitraire ‘’, le cas du métro parisien met en évidence la difficulté de définir la nature du ‘’ service rendu ‘’, donc du ‘’ bien ‘’ mis sur le marché.

En transportant un Parisien, le métro lui permet d’aller d’un point à un autre de la ville, il est donc normal que ce service soit considéré comme ayant une valeur et soit acheté par le voyageur.

Mais, simultanément, le métro, en attirant dans le sous-sol des centaines de milliers de Parisiens, libère les rues d’une foule qui rendrait la circulation encore plus difficile qu’elle ne l’est.

Autrement dit, le métro rend au moins autant service à ceux qui ne l’utilisent pas qu’à ceux qui l’utilisent. On peut étendre le raisonnement à ses usagers. Accepter de descendre sous terre est un acte à l’avantage de ceux qui bénéficient en restant à l’air libre et en disposant de rues moins encombrées. En bonne logique, cet acte mériterait d’être rémunéré. Sans prôner un prix du métro négatif, on pourrait du moins admettre la gratuité.

Déjà actuellement, le prix du ticket est loin de couvrir le coût de fonctionnement ; le solde est couvert par les collectivités locales ou nationales, ce qui revient à faire payer les transports en commun anonymement par les contribuables. Il serait de meilleure logique de les faire payer par les véritables bénéficiaires ; les automobilistes.

Finalement, à la question : Quelle est la ‘’ valeur ‘’ du service rendu par la R.A.T.P., il est clair qu’aucune réponse ne peut être donnée. Cet exemple n’est qu’un cas particulier du caractère arbitraire de toute valeur.

En chaque lieu, à chaque instant, elle résulte d’un rapport entre ceux qui proposent et ceux qui demandent, nous dit la théorie classique : mais ce raisonnement suppose que cet échange ne concerne que ces deux protagonistes ; or, cet échange a des conséquences pour de nombreuses autres personnes. Dans le monde actuel, où tous les intérêts sont imbriqués, cette vision réductrice est devenue totalement irréaliste et risque d’aboutir à des conséquences dommageables pour tous.

Lire la suite : L’économisme politique.


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