Économie politique.
L’économie, souvent désignée par le terme ‘’ économie politique ‘’, se présente comme la science de la production, de la répartition et de la consommation des richesses.
Les précurseurs en ont été les ‘’ physiocrates ‘’ du XVIIIe siècle, conduits par François Quesnay, médecin de Mme de Pompadour. Leur analyse des flux de richesses entre les divers groupes sociaux cherchait à définir une ‘’ organisation optimale de la société ‘’ . Cet optimum selon eux, ne peut être obtenu qu’en respectant ‘’ l’ordre naturel ‘’ auquel sont soumis tous les phénomènes qui se déroulent dans le monde réel. Ceux-ci résultent des interactions entre l’ensemble des objets qu’ils soient inanimés ou vivants. Toute intervention humaine délibérée ne peut que perturber cet ordre : il est donc nécessaire de limiter autant que possible cette intervention.
Pour les physiocrates, seule la Terre est productrice de richesses. Le travail des hommes, cultivateurs, ouvriers, artisans, commerçants, ne fait que modifier la forme ou la nature de cette richesse sans l’accroître. Cette conception aboutit à des prises de position sur l’organisation de la société; elle justifie notamment la thèse selon laquelle les impôts doivent reposer sur la seule propriété foncière. Seule une autorité suprême incarnée par une monarchie absolue et héréditaire est conforme à cet ordre naturel.
Les réformes de Turgot et certaines mesures prises par la Convention ont été inspirées par ces théoriciens, dont Turgot résumait la pensée par la formule : ‘’ Liberté du travail et des échanges ‘’. Le libéralisme était, dès l’origine, le dogme central de l’économie. Il l’est resté, pour l’essentiel, malgré les ajustements qu’il a fallu apporter à cette analyse.
L’idée que la Terre est seule à produire des richesses ne résiste guère à l’examen. Dès le début du XIXe siècle, l’Anglais Adam Smith et le Français Jean baptiste Say situèrent la source de cette richesse dans le travail des hommes. Le problème posé aux économistes est alors de définir le système de relation entre producteurs et consommateurs de biens garantissant un rendement social maximal, c’est-à-dire tel que tout changement augmentant la satisfaction de certains entraîne nécessairement une diminution de la satisfaction de quelques autres. Ce système est caractérisé par un ensemble de prix gérant les échanges. Or, ces prix sont déterminés par le flux simultané des égoïsmes de ceux qui offrent des biens et de ceux qui les demandent ; les uns veulent obtenir le prix le plus élevé possible, les autres le moins élevé. Leurs tractations aboutissent aux prix ‘’ du marché ‘’.
Le Théorème du rendement social maximal, qui est au cœur de la pensée des économistes, affirme que la situation d’équilibre à laquelle aboutit ce jeu d’égoïsmes affrontés correspond justement au système de prix qui assure le rendement optimal. Chacun, producteur ou consommateur, ne pense qu’à préserver son intérêt propre ; le mécanisme collectif, pourvu qu’il joue ‘’ librement ‘’, conduit l’ensemble vers la situation la plus profitable non à tel ou tel, mais à l’ensemble. Tout se passe comme si, selon l’expression d’Adam Smith, une ‘’ main invisible ‘’ intervenait pour servir l’intérêt collectif en utilisant la multitude des individus qui recherchent leur intérêt personnel.
Décidément tout est pour le mieux ; il suffit de laisser agir les comportements spontanés, même si, apparemment, ils présentent un visage aussi peu sympathique que l’égoïsme. Les innombrables économistes qui ont depuis affiné ces théories ont, évidemment, apporté bien des nuances à ces affirmations. Certains même, comme Karl Marx ou Joseph Proudhon, en ont pris le contre-pied.
Mais notre société occidentale est imprégnée aujourd’hui de la ‘’ vision optimiste d’un ordre naturel ‘’ qu’il suffit de ne pas perturber pour que tout aille au mieux. Cette vision est d’autant moins remise en cause qu’elle est maintenant présentée avec un habillage mathématique qui rebute la plupart de ceux qui désireraient comprendre. L’ésotérisme de la formulation permet d’asséner l’argument d’autorité avec une force telle que l’on n’ose réagir devant les affirmations des libéraux intégristes s’exprimant par la voix de personnages aussi considérables que Ronald Reagan ou Margaret Thatcher.
Le doute pourtant pourrait s’insinuer dans les esprits lorsque l’on constate les conséquences de cet intégrisme dans des domaines aussi divers que l’agriculture, le logement, l’emploi, le sport ou la destruction de l’environnement. On n’a que l’embarras du choix lorsque l’on énumère les catastrophes provoquées par l’économisme.
L’économisme et logement social.
Le domaine où les méfaits d’un ‘’ raisonnement économique étroit ‘’ sont, en France, les plus dramatiques est le logement des personnes défavorisées, ou plutôt non favorisées.
Il y a quelques siècles les ‘’ classes inférieures ‘’ ne posaient pas pour leur logement, un problème à la société.
Au cours du XIXe siècle, le développement de l’industrie a posé un problème nouveau : loger les ouvriers et leurs familles. La qualité la plus appréciée par leur patron, était leur fidélité à l’entreprise, fidélité qui pouvait même se prolonger sur plusieurs générations. La stabilité de cette main-d’œuvre était garante d’une certaine paix sociale. La construction de cités ouvrières a favorisé cette stabilité. Logé non loin du lieu de travail, bénéficiant d’un loyer adapté à son salaire, l’ouvrier pouvait se considérer comme traité de façon digne. Il ne prenait conscience de la nasse dans laquelle il était enfermé que lorsqu’il devait, ou voulait, mettre un terme à son emploi. Ce qui a été présenté tel un ‘’ habitat social ‘’ était le plus souvent un ‘’ piège patronal ‘’. Pour le rendre plus efficace, certaines entreprises, ainsi Michelin à Clermont-Ferrand, complétaient le logement par toutes les installations nécessaires à la vie d’une collectivité (maternités, écoles, églises, hôpitaux). Né Michelin, l’enfant était éduqué Michelin, soigné Michelin, vivait dans une maison Michelin et finalement enterré Michelin.
Quelques esprits subversifs ont diffusé une certaine révolte face à un tel enfermement. L’ouvrier ne doit à son entreprise que l’apport d’intelligence et d’énergie pour lequel il est rémunéré ; le mode de vie qu’il choisit ne concerne que lui. C’est à la collectivité dans son ensemble, non à son employeur, de lui permettre d’exercer ce choix et, en premier lieu, de lui permettre l’accès à un logement.
Traditionnellement, le logement est considéré par les Français comme une affaire privée ; être propriétaire de sa maison, l’avoir fait construire selon ses propres plans, est un rêve que beaucoup caresse. L’État n’est intervenu que très récemment, contraint par les besoins nouveaux apparus dans les villes en rapide expansion, ou à la suite des destructions massive entraînées par les deux guerres mondiales. Jusqu’en 1914, le ‘’ jeu de l’offre et de la demande ‘’ a entièrement dominé les mécanismes financiers permettant de construire des logements.
Naturellement, il est plus rentable d’investir dans des immeubles destinés aux classes aisées pouvant faire face à des loyers élevés que des logements sociaux accessibles aux ouvriers.
Le Paris nouveau rêvé par Haussman a été réalisé au cours de la seconde moitié du XIXe siècle ; il est fait de bâtiments cossus à la belle apparence. Le résultat a été dès le début du XXe siècle un excédent de l’offre sur la demande pour des logements bourgeois, alors que les besoins en logements populaires étaient loin d’être satisfaits. Selon le raisonnement économique orthodoxe, ce n’était là qu’une phase d’un processus aboutissant tout naturellement à un nouvel équilibre. L’excédent d’immeubles de bon niveau fera baisser leur loyer, les rendront accessibles à un ensemble plus nombreux de familles aisées ; celles-ci libèreront des appartements qui seront disponibles pour des familles aux revenus moins élevés et ainsi, de proche en proche, au bénéfice finalement des plus défavorisés. En construisant pour les riches, on apporte, à la longue, une solution au logement des pauvres. Ce mécanisme est admirable, à condition de ne pas tenir compte des drames humains entraînés par la lenteur de ce transfert. Il ne peut jouer son rôle que dans une société dépourvue de la moindre capacité d’émotion face à la misère. Certes, cette capacité n’est en général pas très développée, mais elle n’est pas totalement nulle. Lorsqu’un seuil d’injustice est dépassé, il est difficile de rester insensible, la mécanique économique est alors volontairement déréglée. Ce dépassement de seuil a été provoqué par la guerre de 1914. Partis au front, les pères de famille privaient celles-ci de l’essentiel de leurs ressources ; les loyers n’étaient plus payés ; il aurait fallu expulser les locataires défaillants. Cela a paru difficilement acceptable ; un ‘’ moratoire ‘’ des loyers a donc été décidé. Les mesures prises en faveur des mobilisés furent par la suite étendues à de nombreuses catégories de locataires. Contre sa volonté, l’État est ainsi devenu un intermédiaire obligé entre les propriétaires et les locataires, faussant d’autant les mécanismes économiques qu’il n’était pas préparé à ce rôle et qu’il n’osa pas jouer complètement. Les destructions dues à la guerre, l’afflux, la paix revenue, de nombreux immigrants nécessaire à la reprise de l’activité accrurent fortement la demande de logements, mais les investisseurs privés, uniquement intéressés par la rentabilité de leurs capitaux, délaissaient ce secteur rendu peu attractif par l’intervention de l’État. Le déséquilibre était tel que le jeu brutal de l’offre et de la demande aurait entraîné des catastrophes sociales. Les loyers furent donc bloqués ou sévèrement contrôlés. Compte tenu de l’inflation, ils ont en valeur réelle, progressivement diminué. La crise des années 30, puis la Seconde Guerre, ont accentué cette évolution : en 1945, le loyer représentait dans le budget d’une famille d’ouvriers moins de 2 %, alors qu’il représentait plus de 15 % en 1914. Cet avantage est réel mais il est largement compensé par la dégradation du parc de logements : ceux qui étaient classés comme vétustes étaient au nombre de 150,000 en 1914, plus de 3 millions en 1945. Plus grave encore, le nombre de logements est devenu dramatiquement insuffisant tant les constructions avaient été bloquées : entre les deux guerres, moins de 120,000 logements ont été construits chaque année.
Selon les économistes purs et durs, cette période d’une trentaine d’années constitue une véritable expérience de laboratoire, montrant les méfaits à long terme de toute mesure favorisant dans l’immédiat les locataires. En réalité, l’expérience a été biaisée par l’attitude de l’État agissant sur la demande et n’acceptant pas d’aller au bout de sa logique en agissant sur l’offre. Après la Seconde Guerre, l’État a tenté d’agir enfin sur l’offre en améliorant la rentabilité des investissements immobiliers. La loi de 1948 a libéré les loyers des constructions neuves et permis de relever sensiblement ceux des loyers anciens ; par la suite, des avantages fiscaux ont été consentis aux investisseurs ; enfin, l’État est intervenu directement par l’intermédiaire d’organismes publics. Ces mesures n’ont pas été sans effet : le nombre des logements terminés est passé, en une progression assez régulière, de 152,000 en 1950 à 546,000 en 1972. Par la suite, l’effort de l’État a été moindre et la décroissance a été rapide.
La mode de l’ultralibéralisme aidant, le secteur économique lié à l’immobilier a été abandonné au raisonnement des économistes intégristes. Un logement n’est plus considéré comme un moyen de satisfaire un besoin humain, il est un ‘’ objet de spéculation ‘’, une source de profits d’autant plus élevés que cet objet est rare. On aboutit ainsi au scandale de la multiplication des logements vides (117,000 à Paris selon l’I.N.S.E.E. en 1992) et des immeubles de bureaux inutilisés (plus de 1million et demi de mètres carrés, soit l’équivalent de 20,000 logements) alors que des dizaines de milliers de familles cherchent vainement un logement décent.
La concurrence est inégale entre les investissements financiers de plus en plus rémunérateurs et les investissements immobiliers toujours sous la menace d’un retour à des mesures favorables aux locataires.
La situation actuelle est en fait l’aboutissement d’une incapacité à aller au terme d’une logique :
- ou bien l’on admet celle des économistes et il faut accepter comme ‘’ naturels ‘’ les drames humains provoqués par la lenteur du processus par lequel le manque de logements entraîne un relèvement des prix, qui entraîne à la longue un accroissement des investissements, qui permet de répondre enfin aux besoins ;
- ou bien l’on refuse des drames, au nom d’une morale fondée sur le respect de tous et l’on renonce à ces mécanismes. La décision d’investir dans l’immobilier n’est plus alors soumise à un raisonnement économique élaboré sur la rentabilité, elle résulte d’une volonté collective exprimée par l’État. On passe de la logique de l’économie à la logique de la guerre.
Lorsqu’il s’git de défendre l’intégrité du pays, chacun admet que rien n’est trop coûteux pour obtenir la victoire. Pourquoi ne pas avoir la même attitude lorsqu’il s’agit de défendre le droit de tous les citoyens à un traitement digne ? Or, la dignité est refusée à celui qui ne peut obtenir un logement. Oui, il s’agit d’une guerre contre l’injustice et la misère. Notre société n’a compris l’importance de cet enjeu que fort récemment. En reconnaissant le ‘’ droit au logement ‘’ de tous les citoyens, la loi Besson de 1992 a enfin imposé une autre attitude : elle implique que dans tout le domaine concerné les décisions soient prises en respectant une finalité autre que celle proposée par les économistes. Aujourd’hui, la solution du problème dépend uniquement de la volonté des pouvoirs publics. Ils peuvent effectivement attribuer d’office les logements laissés inoccupés avec pour seule raison la spéculation. Cela est d’autant plus facile que les lois toujours en vigueur le permettent. Pourquoi attendre ? Le seul argument est la crainte que les investisseurs, estimant que leur catégorie sociale est spoliée, se détournent de la construction de logements locatifs. Certes, cette crainte est fondée, mais y succomber revient à privilégier non le droit à la dignité des plus démunis, mais le droit à la rentabilité des détenteurs de capitaux.
Dans ce domaine comme dans beaucoup d’autres, notre société se trouve devant une bifurcation. La pire attitude est de prétendre s’engager dans une direction alors que l’action quotidienne s’enfonce dans une autre.
L’économisme, l’emploi et le chômage.
Les jeunes d’aujourd’hui mettent en tête de leurs angoisses face à l’avenir, le chômage. Et, il est vrai, que la majorité d’entre eux s’entendront dire un jour que la société n’a pas besoin d’eux ; leurs capacités sont inutiles; par pure bonté, la société leur permettra de survivre grâce à quelques petits boulots, ou au moyen d’allocations du type R.M.I (revenu minimum d’insertion). Ils sont de trop. En effet, la voie normale pour accéder à un revenu est de travailler pour mériter un salaire ; or les progrès de la production sont tels que la production des biens exige de moins en moins de travail. La spirale se referme : moins de travail donc moins de salaire, moins de salaire donc moins de possibilité d’acheter les biens produits ; moins de demande de biens donc moins de production …
Devant ce processus très semblable à l’agonie d’un être vivant, les économistes ont manifesté la pauvreté de leur imagination en traitant le ‘’ travail ‘’ comme un ‘’ bien ‘’, d’autant plus précieux qu’il est plus rare. Ils évoquent le ‘’ partage du travail ‘’ comme s’ils préconiseraient le partage de la nourriture à une foule affamée ; ils inventent quelques mécanismes astucieux pour faire apparaître des postes de travail nouveaux. Comme si le travail était un bien qu’il faut produire et répartir.
Or le travail n’est pas un bien, il est une malédiction et même une malédiction divine si l’on en croit la Bible. Et pourtant chacun a pu ressentir le bonheur de participer à la production d’un objet que d’autres désireront ou admireront, la fierté de faire du ‘’ beau Travail ‘’. Le travail : torture ou bonheur ? Dès le départ, il faut se méfier des mots ; ‘’ travail ‘’ est un de ces mots pièges car fondés sur un double sens. Il paraît de bonne méthode de réserver ce mot aux activités fatigantes, usantes pour le corps, asphyxiantes pour l’esprit, que l’on consent à faire faute d’une autre possibilité. L’ouvrier à la chaîne obligé de suivre le rythme imposé peut à bon droit se plaindre de son ‘’ travail ‘’. Mais le sculpteur qui peine en arrachant quelques lambeaux de marbre a une ‘’ activité ‘’ qui simultanément l’épuise et le satisfait. Il importe donc de distinguer ce qui est véritablement ‘’ travail subit ‘’ de ce qui est ‘’ activité ‘’, que ce soit un emploi au service de la collectivité ou une fonction délibérément choisie, gratifiante, même si elle provoque une fatigue intense. Avec cette définition, seuls quelques masochistes, peuvent souhaiter travailler ; les autres ont simplement le désir d’avoir le plus de temps libre possible pour le consacrer à une activité qu’ils choisissent.
Dans l’humanité primitive, ce concept de ‘’ travail ‘’ devait être inconnu. Simultanément au concept ‘’ propriété ‘’, celui de ‘’travail ‘’ a dû apparaître avec l’invention de l’élevage et de la culture. L’agriculteur produit plus de nourriture qu’il n’en a besoin, le surplus pouvant être utilisé par des individus qui ne produisent pas mais qui justifient leur ponction sur les récoltes par une ‘’ fonction réelle ou imaginaire ‘’. Ainsi, la société se structura-t-elle, à partir de l’époque du néolithique, en trois grands groupes : les guerriers protégeant contre les exactions des ennemis, les prêtres protégeant contre les maléfices des dieux et les travailleurs qui produisaient la majorité des biens disponibles. Leur répartition entre ces trois groupes ne peut qu’être arbitraire ; elle résulte d’un rapport de forces élaboré sur la possession des armes, soit sur la capacité à inspirer la crainte de l’au-delà. Les armes s’accumulent aujourd’hui parce que les armes se sont accumulées hier ; cette surenchère, qui a coûté si cher à tous les peuples, se poursuit encore alors qu’elle risque d’entraîner, avec l’arme nucléaire, le suicide collectif. Les seigneurs, toujours prêts à prendre la tête de leurs troupes, n’en avaient plus l’occasion car la paix était imposée par le pouvoir central. Ils ont continué à prélever leur part de la production des campagnes sans autre justification que le fait d’être des seigneurs. Propriétaires, de génération en génération de leurs terres et de leurs châteaux, ils sont devenus des aristocrates. Sans avoir été délibérée ni ressentie comme telle, on constate après coup que l’aristocratie a été le premier traitement social du chômage.
La révolution a fait vaciller ce bel édifice, mais surtout, le développement de l’industrie au cours du XIXe siècle a provoqué une transformation radicale des circuits de richesse. L’agriculture exploitait un capitaldonné par la nature L’industrie nécessite un apport massif et immédiat qui ne peut être fourni que par l’entremise d’un organisme capable de spéculer à long terme, la banque. La ‘’ banque ‘’ devient un acteur décisif du jeu de l’économie.
Se généralise alors le rôle du salaire. Le paysan était possesseur de sa production. En la vendant, il participait aux transactions qui définissent la valeur des biens. L’ouvrier ne possède pas ce qu’il produit ; la ‘’ valeur ‘’ résulte de processus sur lesquels il n’a aucune prise. Sa contribution à la création de richesse est reconnue par un salaire ; le montant de celui-ci ne peut résulter que d’un rapport de forces entre l’entrepreneur et le salarié, rapport à l’évidence déséquilibré. Sauf si les salariés peuvent s’entendre pour compenser leur infériorité par leur nombre. Mais cette entente qui se manifeste par des syndicats, sera pendant longtemps considéré comme contraire à la loi. La part grandissante de l’industrie dans l’ensemble de l’économie a donné au salaire un rôle déterminant dans le transfert de richesses. Les économistes ont polarisé une grande part de leur attention sur les conséquences de son évolution. Peu à peu, il a été admis comme une évidence que la justification essentielle de l’accès aux biens désirés était le fait d’avoir mérité un salaire. La lutte pour une meilleure égalité des conditions de vie a été transformée en une lutte pour l’amélioration des plus modestes. Le désir d’assurer au plus grand nombre un niveau décent s’est traduit par l’instauration d’un salaire minimal. Ces attitudes étaient parfaitement logiques dans une société où les biens sont le fruit du travail et où le travail se traduit par un salaire. Un glissement sémantique a modifié la connotation du mot travail ; d’obligation pénible, il est devenu la source de la dignité ; la ‘’ capacité à travailler ‘’ est devenue la ‘’ mesure de la valeur humaine ‘’. Dans l’esprit des économistes, travail et salaire sont devenus les points de passage obligés du transfert des richesses entre ceux qui les produisent et ceux qui les consomment.
Au cours des dernières décennies, le bouleversement des modes de production a fait perdre sa pertinence d’un tel régime. Malheureusement, les décisions des gouvernements ne tiennent pas compte des mutations qui se sont produites ; elles correspondent aux contraintes d’un monde qui a disparu. Le refus de prendre en compte ces mutations est manifeste dans l’emploi du mot ‘’ crise ‘’. Par définition, une crise est un passage difficile, mais provisoire ; elle dure plus ou moins longtemps ; un jour elle prend fin ; la société recouvre alors la prospérité et les conditions d’avant la crise. Le rôle des hommes politiques est de faire prendre patience en attendant la sortie de la crise.
Un autre vocable constamment utilisé dans les incantations officielles : la croissance. Une croissance suffisante créera des emplois et résorbera le chômage. Les économistes ont fait leurs calculs ; pour la France, une croissance de 4 % par an permettrait de diminuer le nombre de chômeurs de 2 % par an. Mais personne n’ose mettre en lumière l’impossibilité absolue d’une telle croissance et de son inefficacité évidente dans la lutte pour le plein emploi. Admettons que les calculs des économistes soient justes et tirons en les conséquences par une arithmétique facile. Une augmentation annuelle de 4 % correspond à une multiplication par sept en un demi-siècle (une valeur qui croît de 4 % par période est multipliée par un facteur d’environ 7,1 après 50 périodes). Il faudrait donc admettre qu’en 2044 les Français consommeraient sept fois plus de richesses non renouvelables de la planète qu’actuellement ! Et cette boulimie n’aurait guère apporté la solution au problème d’emploi, puisque le nombre de chômeurs n’auraient été réduit que de 40 %. Les trois millions quatre cent mille chômeurs seraient encore plus de deux millions. Beau résultat après cinquante années d’efforts ! Non seulement le scénario de la croissance se heurte à une impossibilité physique mais il aboutit à un échec total dans la recherche du plein emploi. Cela n’empêche pas les hommes politiques de tous bords d’attendre ‘’ le retour de la croissance ‘’.
Il ne s’agit pas de trouver une issue à la crise, mais de tirer les conséquences d’une mutation profonde, ce qui suppose un effort d’imagination devant lequel notre esprit est plus réticent que notre corps devant un travail pénible. Souvenons-nous des premières voitures sans chevaux ; leurs constructeurs avaient simplement remplacé le cheval par un moteur sans remettre en cause ‘’ l’ensemble de la structure ‘’.Nous commettons la même erreur en nous contentant de réduire de une ou deux heures par semaine la durée du travail ou d’ajouter une semaine aux congés annuels. Lorsque les poissons, il y a quatre ou cinq cents millions d’années, ont quitté le milieu aquatique si protecteur pour explorer les terres émergées, ils ont fait face non à une crise mais à une mutation. L’humanité vit en cette fin de siècle un bouleversement à peine moins radical.
Est-ce qu’en 2026, la classe politique a commencé à anticiper la gestion d’une société humaine caractérisée par une situation de ‘’ plein-chômage ’’ généré par l’IA ‘’ ?
L’économisme et l’agriculture.
Depuis le milieu du XXe les rendements agricoles ont été multipliés au moins par quatre, alors qu’au sortir de la guerre ils étaient à peine supérieurs à ceux obtenus il y a un siècle. La fin des hostilités a en effet rendu disponibles les usines qui fabriquaient des explosifs ; elles ont pu à peu de frais, se reconvertir et produire des engrais azotés. Le faible prix de ceux-ci a incité les agriculteurs à les utiliser sans retenue. Ils ont choisi les variétés capables de croître avec des doses élevées de ces engrais. Ces variétés, sélectionnées dans les stations d’amélioration en vue de maximiser leur capacité d’absorption de l’azote, présentent les défauts de toutes plantes sélectionnées sur une caractéristique unique : elles sont fragiles ; il faut donc les protéger contre toutes les attaques de l’environnement d’où la nécessité d’utiliser à haute dose des herbicides, des pesticides, des fongicides et même des raccourcisseurs qui limitent la hauteur des tiges et réduisent le risque de verse. Les blés deviennent semblables à des athlètes tricheurs qui ne doivent leurs performances qu’au dopage. Répandre ces produits nécessite un matériel coûteux ; pour l’acquérir, les agriculteurs empruntent, s’endettent ; ceux qui ne cultivent qu’une petite surface ne peuvent faire face, abandonnent et viennent grossir la population des sans-travail des banlieues. Les grandes exploitations deviennent des véritables entreprises industrielles liées à des banques, soumises aux aléas d’événements sur lesquels elles n’ont pas de prise, comme la variation du prix du pétrole.
Les éléments nécessaires pour produire du blé étaient autrefois la terre, le soleil et la sueur des bêtes et des hommes. Aujourd’hui, la terre ne compte guère, les animaux ont disparu, les hommes continuent à se fatiguer, différemment mais au moins autant qu’avant et le reste des ingrédients est fourni par l’industrie. Certes, le rendement à l’hectare s’accroît régulièrement, mais ce terme n’a plus le même sens, puisque le rôle de la terre s’est amoindri, Il faut comparer la récolte non pas à la surface qui lui est consacré, mais à l’ensemble des produits de toutes natures qu’il a fallu consommer pour l’obtenir (les intrants). Ce que met en évidence le prix de revient élevé des céréales produites. Encore ce prix ne tient-il pas compte des charges qui, en bonne logique, devraient lui être imputées : coût des pollutions induites qui détruisent peu à peu l’écosystème, coût du déplacement de populations qui avaient un toit au village et pour qui il faut construire des tours dans les grands ensembles. Pour diminuer ces prix de revient, l’exploitant recherche des variétés toujours plus capables de se gorger d’engrais ; la production augmente et dépasse de beaucoup la demande des populations capables de l’acheter à ce prix. Pour trouver de nouveaux débouchés, notre société donne les céréales à manger aux animaux, qui transforment, cette fois avec un rendement extrêmement faible, ces céréales en viande que nous mangeons au détriment de notre santé.
Au terme de ce processus, peut-on vraiment chanter la gloire d’un mécanisme économique qui a permis de diviser par cent le nombre d’heures de travail nécessaires pour produire un quintal de blé ?
L’économisme dans la vie quotidienne.
Depuis que les hommes ont imaginé de comparer tous les biens disponibles au moyen d’une caractéristique commune la ‘’ valeur ‘’, mesurée par un ‘’ prix ‘’, lui-même exprimé au moyen d’une unité, la ‘’ monnaie ‘’, leur obsession a été d’acquérir cette monnaie, qui permet d’accéder à tous les biens désirables. Le ‘’ règne de l’argent ‘’ s’est imposé. Le constat de l’importance de cet argent n’est pas nouveau. Quand les drames humains ne sont pas le fruit de l’amour déçu ou de la jalousie, ils sont liés à la fortune et à son partage.
Ce qui est nouveau, dans la société de cette fin du XXe siècle, est l’omniprésence, dans les arguments justifiants telle ou telle décision, des raisonnements économiques. Il ne s’agit pas seulement d’arrondir son bas de laine, mais d’insérer l’essentiel de son existence dans le processus de la concurrence, de la compétition, où les maîtres mots sont rentabilité et victoire du meilleur. L’objectif affiché est de devenir un ‘’ gagnant ‘’, comme si un gagnant n’était pas, par définition, un producteur de perdants. On nous présentant cette attitude de combat permanent de chacun contre les autres, comme une conséquence nécessaire de la ‘’ lutte pour la vie ‘’ qui s’impose à tous les êtres vivants, les économistes ont enfermé les hommes d’aujourd’hui dans une logique aboutissant à l’échec final de tous. Mais cet échec généralisé est camouflé par les réussites locales, provisoires. Chaque événement ponctuel est présenté comme bénéfique, alors que la succession de ces événements ne peut conduire qu’à la catastrophe finale.
Nos acceptations quotidiennes de la logique économiste ne peuvent conduire qu’à une débâcle globale. Albert Jacquard évoque les abus de la publicité comme un exemple de débâcle du bon sens. Vous sortez de Paris un jour de printemps et prenez la route de Beauvais ; vous traversez une partie de la France où s’étalent de merveilleux vergers en fleurs, dans une splendeur de couleurs pastel. Mais de cette splendeur vous ne verrez rien ; de chaque côté, la route est bordée de centaines d’immenses panneaux qui vous persuadent que le soutien-gorge X est plus confortable que le soutien-gorge Y, où qui énoncent des phrases totalement dépourvues de sens telles que : Avec Carrefour je positive ! Toutes les routes nationales, à l’entrée des villes, petites ou grandes, ont été ainsi défigurées par des afficheurs qui semblent faire assaut de stupidité, de cynisme et de mauvais goût. Comment en est-on arrivés à une telle destruction systématique de ce qui faisait le plaisir d’aborder une nouvelle agglomération avec son style et sa façon à elle d’accueillir le voyageur ?
Les afficheurs ont pris leurs décisions en vertu d’un ‘’ raisonnement économique ‘’, les marges bénéficiaires sont faibles, pour améliorer les résultats de l’entreprise, il faut vendre plus, donc s’adresser au client, le convaincre d’acheter. Mais il est impossible d’y parvenir avec des arguments sérieux, car ceux-ci n’existent pas : chacun sait que l’essence X et l’essence Y sont équivalentes. Il faut donc, au-delà de la logique, créer des ‘’ réflexes ‘’ et pour cela agresser les futures proies au moment où leur esprit est sans défense. La route est le lieu idéal pour cette agression. Le conducteur ne pense qu’aux signaux et aux autres véhicules. Les yeux captent, sans qu’ils en aient conscience, les messages délivrés par les panneaux publicitaires. Par pur réflexe, ils iront demain ‘’ positiver ‘’ à Carrefour. Ce merveilleux processus a un inconvénient : chaque annonceur joue contre les autres ; si X a installé cent panneaux, Y, pour l’emporter, doit en installer cent vingt et l’escalade se poursuit. Le résultat est la ‘’ catastrophe esthétique ‘’ que chacun peut constater, une pollution visuelle des routes équivalent à la pollution des rivières et des fleuves.
L’affichage routier n’est qu’un cas extrême des abus de la publicité qui, pour arriver à ses fins, doit décerveler les citoyens. Ceux-ci ne sont plus que des consommateurs qu’il faut manipuler, transformer en foule docile, à qui l’on peut faire prendre des vessies pour des lanternes. Cet objectif est naïvement avoué par l’usage d’une expression dont le cynisme éhonté n’est plus perçu tant elle est utilisée : ‘’ améliorer l’image de marque ‘’. Il ne s’agit plus d’améliorer la réalité des produits offerts par une grande entreprise sous une marque commune, mais la perception floue qu’en ont les acheteurs. Ceux-ci sont considérés ouvertement comme assez stupides pour acheter telles cigarettes non pas parce qu’elles sont meilleures, mais parce que le dernier Grand Prix a été remporté par une voiture sur laquelle leur nom était écrit. Il est clair que cette victoire ne dépendait en aucune façon de la cigarette ; elle en améliore pourtant les ventes. Ce ne peut-être que le signe d’une débilité collective, débilité provoquée et entretenue. Le pis, dans cette débâcle du bon sens, est que personne ne réagit. Nous prenons l’habitude de cette gangrène comme un malade qui s’habitue à son mal ou comme un drogué qui demande constamment des doses plus fortes. Nous nous sommes collectivement inclinés devant un raisonnement économique et le prenons pour une fatalité : la santé de l’économie en dépendrait !
En 2026, en plus d’être constamment exposé aux assauts de la publicité, voilà que l’on traque nos recherches sur Internet et nos déplacements dans l’environnement, pour, au nom du progrès, nous solliciter avec des publicités personnalisées à acheter des produits susceptibles de nous intéresser. Nous avons maintenant tous droit à une dose quotidienne de propagande publicitaire personnalisée.
L’économisme et la misère du monde.
Comme tous les intégrismes, l’intégrisme ‘’ libéral ‘’ pratique le prosélytisme. Détenteur de la seule vérité, il adopte une organisation de la société supposée être la seule efficace et n’a de cesse de la transmettre et de l’imposer à tous.
Aujourd’hui, les sectateurs de l’économie de marché veulent faire le bien des peuples du Sud en leur imposant leurs critères de réussite. Ils retrouvent le comportement des bonnes dames de la bourgeoisie du passé prêtes à faire la charité à un pauvre à condition qu’il soit ‘’ méritant ‘’. Cette attitude est typiquement celles de deux organisations conçus lors de la dernière guerre pour préparer la reconstruction de l’Europe et pour faciliter les échanges commerciaux en dépit des problèmes de financement éprouvés par certains pays. La Banque mondiale et le Fonds monétaire international ont incontestablement joué un rôle bénéfique lors des années de remise en état de l’économie mondiale après les destructions de la période 1939-1945.
Puis, comme tout organisme, ils ont évolué et adopté une autre finalité. Leur objectif est devenu le maintien et même l’élargissement, de leur propre pouvoir. Aux Nations unies, la règle est d’attribuer un vote à chaque nation, quelle que soit son importance. À la Banque mondiale et au F.M.I., au contraire, le pouvoir de chaque nation est proportionnel à sa contribution financière. Les pays les plus riches, ceux du G 7 en particulier, imposent donc pratiquement leur politique. À travers ces deux organismes, ils ont, de fait, un pouvoir exorbitant qui n’est guère cohérent avec leurs objectifs de démocratie hautement affirmés.
Au cours des dernières décennies, l’endettement des pays dits du Sud a abouti à leur mise en tutelle. Incapables de rembourser les sommes déjà empruntées, incapables même d’en payer les intérêts, ils sont contraints de solliciter une nouvelle aide. Le F.M.I. leur impose alors un ‘’ Plan d’ajustement structurel ‘’ (un P.A.S.) qui est supposé mettre leur économie en état tel qu’ils pourront à l’avenir faire face à leurs engagements. Pour y parvenir, ils doivent ‘’ réduire leur train de vie ‘’, c’est-à-dire dévaluer leur monnaie (ce qui rend plus chers les produits importés et réduit la consommation), privatiser les entreprises étatisées et com primer le déficit budgétaire en diminuant les effectifs de fonctionnaires. Pour commencer à rembourser leur dette, ces pays sous P.A.S. sont incités à produire non les biens consacrés à la consommation locale, mais les marchandises qu’ils peuvent exporter. La même médecine étant imposée à de nombreux pays, ceux-ci sont en ‘’ compétition ‘’ pour écouler ces biens échangeables sur les marchés internationaux ; cette compétition en fait baisser les prix pour le plus grand profit des acheteurs, les grandes sociétés multinationales. Selon les Nations unies, l’indice des prix des produits exportés par le Sud est passé de 100 en 1980 à 48 en 1992 ; autrement dit, ces pays ont dû exporter des quantités deux fois plus grandes pour pouvoir rembourser la même somme. On imagine les conséquences pour leurs peuples, déjà à la limite de la survie. Comble d’hypocrisie, cette ‘’ cure d’amaigrissement ‘’ imposée aux affamés par les biens nourris enfonce les premiers dans une misère toujours plus insupportable et permet aux seconds de se présenter comme des sauveurs.
Et même de faire de beaux discours sur la nécessité d’instaurer un régime démocratique. Or les privations supportées par les plus démunis les précipitent dans une situation telle que la révolte est leur seul espoir. Dans de nombreux pays soumis à une P.A.S., des émeutes sanglantes ont éclaté. Les pouvoirs en place ont répondu par une répression souvent brutale. Le processus abouti nécessairement à un régime de plus en plus dictatorial, ce qui permet aux nations riches de refuser des aides nouvelles au nom de la morale. Ceux qui détiennent le pouvoir sont persuadés que, par leurs exigences, ils contribuent à améliorer la santé économique aussi bien des nations mises sous P.A.S. que l’ensemble de la planète. Malheureusement, pour juger de cette santé, ils ne savent se référer qu’aux critères définis par les économistes : évolution des prix, niveau de l’endettement, accroissement du PNB par habitant. Dans tous leurs raisonnements, il n’est question que d’argent, jamais d’hommes.
L’objectif affiché est une ‘’ mondialisation de l’économie ‘’ obtenue grâce à une ‘’ dérégulation des échanges ‘’. Tout ce qui entrave ceux-ci (droits de douane, contingentements, …) est considéré comme un obstacle au développement de la production des biens utiles à tous. Les bienfaits de cette mondialisation sont présentés comme une évidence, comme un dogme que seuls quelques idéologues osent remettre en question : si vous voulez la satisfaction des besoins des hommes partout sur terre, vous devez démanteler les barrières douanières. À l’occasion des discussions provoquées de l’Uruguay Round de 1993, les États-Unis ont exhibé un modèle économique qui, au moyen de 77,000 équations traitées par ordinateurs, démontrait que ce démantèlement accroîtrait, à lui seul, de plus de 200 milliards de dollars la valeur de la production mondiale. L’argument semble de poids mais rien ne prouve que ces innombrables équations représentent la réalité. On peut surtout remarquer que, si importante que soit la somme de 200 milliards de dollars, elle ne représente, également répartie entre les habitants de la Terre, qu’à peine 200 francs Français par personne, pas de quoi soulager de façon significative la misère du Sud. Or le plus probable est que cette répartition ne serait nullement équitable. Les nations du Nord bénéficieraient de la plus large part de ce surplus.
Même si elle avait des effets globalement favorables, cette mondialisation généralisée priverait de toute protection les États les plus vulnérables. L’humanité est faite de sociétés extrêmement disparates : les organisations sociales, les systèmes de protections de la santé ou de l’environnement, les droits reconnus aux travailleurs, les aides aux plus démunis sont sans commune mesure d’un pays à l’autre. Il est certes souhaitable qu’un alignement sur les systèmes les plus respectueux des hommes soit un jour réalisé ; la mondialisation souhaitée sera alors tout naturellement obtenue. Au lieu de permettre une coopération bénéfique, la mondialisation génère une ‘’ guerre économique généralisée ‘’ dont la conséquence sera un alignement sur les systèmes sociaux les moins favorables. Quand le maître mot est ‘’ concurrence ‘’ et quand les décideurs suprêmes sont des entrepreneurs, toutes les charges non liées directement à la production doivent être réduites ; la conséquence immédiate est un recul social. C’est au nom de la compétitivité que le Sénat des États-Unis s’oppose à des lois apportant enfin un début de couverture sociale aux 40 millions de citoyens américains qui en sont privés ; c’est au nom de la compétitivité que les entreprises européennes délocalisent leur production en Thaïlande ou aux Philippines, mettant en chômage leurs ouvriers et en esclavage des enfants asiatiques.
Ici encore les mots distillent souterrainement leurs poisons. ‘’ Protectionnisme ‘’ évoque une attitude craintive, un manque d’audace, de courage ; ‘’ Libéralisme ‘’ sonne comme ‘’ liberté ‘’. Mais de quelle liberté s’agit-il pour les enfants de dix ans obligés par la misère de quitter leur village et de venir travailler à Bangkok dans des ateliers sordides pour un salaire dérisoire, quand ce n’est pas pour alimenter en chair fraîche les maisons de prostitutions ? La véritable liberté est indissociable de la protection des plus faibles. Le libéralisme à l’occidentale est synonyme d’esclavage pour la grande majorité des hommes, qu’ils soient citoyens des pays du Sud ou relégués dans les couches défavorisées des pays du Nord.
La tâche la plus urgente n’est pas de livrer, comme le font la Banque mondiale et le F.M.I., les démunis à l’appétit des nantis, mais de préserver durablement les garanties sociales ou écologiques obtenues, au prix souvent de dures luttes, par certains. Puis d’étendre ces garanties à tous les terriers.
Après la mondialisation, on se retrouve en 2026, plonger dans une ‘’ guerre économique ‘’ qui ‘’ pénalise en tarifs douaniers ‘’ des barrières non-tarifaires ; des mesures légitimes et légales de protection de diverses natures (sanitaire, alimentaire, environnementale, de ressources critiques, de revenus pour l’État, etc.) parce qu’elles constituent une ‘’ entrave ‘’ au commerce américain. L’économisme ne veut pas que les protections sociales et environnementales soient une entrave au commerce et à son emprise sur la société.
L’économisme et la guerre.
La guerre n’est plus l’ultime recours pour défendre la liberté d’un peuple ; elle est devenue un moyen d’améliorer les bénéfices de quelques entreprises. Aujourd’hui, la préparation d’une éventuelle guerre représente, dans la plupart des pays, y compris les plus pauvres, une part considérable de l’activité économique.
Les nations à l’industrie développée ont utilisé leur savoir-faire pour mettre au point des armes dont l’efficacité provoque l’admiration de tous ceux qui sont sensibles aux prouesses de la technique : bombes qui se guident elles-mêmes vers l’objectif, chars qui gardent leur précision de tir tout en avançant à grande vitesse sur un terrain chaotique, avions décollant verticalement, caméras capables de distinguer les plus petits détails dans l’obscurité. Comme cela coûte fort cher en études préliminaires, il est nécessaire de rentabiliser celles-ci en produisant des séries importantes ; si importantes qu’elles dépassent les besoins raisonnables. Cette rentabilité ne peut être obtenue qu’en exportant ces armes à qui voudra bien les acheter. Les nations pauvres sont prêtes à se doter d’un arsenal merveilleux qui renfloue le moral du peuple lors des défilés militaires. L’inconvénient est que ces nations sont incapables de payer des jouets aussi coûteux. Qu’à cela ne tienne : les banquiers sont là pour fournir les crédits nécessaires. Au passage, les circuits financiers mis en place sont si complexes que quelques prélèvements sur les sommes en transit peuvent être effectués, sans trop de risque, au profit de personnages influents du Nord ou du Sud, grâce à quelques comptes dans les banques des paradis fiscaux.
Tout est vraiment pour le mieux, jusqu’au jour où lesdits banquiers demandent le règlement des emprunts, augmentés du montant des intérêts. La dette du tiers-monde, qui doit être payée par quelqu’un, correspond pour une part non négligeable (environ 20 %) à des achats d’armes. Une part de cette dette est un jour annulée, ce qui revient à faire payer ces dépenses par les citoyens du Nord ; le reliquat est remboursé par les peuples du Sud soumis à la pression du F.M.I. exigeant d’eux une diminution supplémentaire de la satisfaction de leurs besoins. L’ensemble des armes achetées par les pays en cours de développement représente chaque année une somme de l’ordre de 130 milliards de dollars. Il est clair que la suppression de ce commerce florissant poserait des problèmes d’adaptation aux pays fournisseurs. Chaque fois qu’un contrat d’achat de quelques centaines de chars ou quelques dizaines d’avions est obtenu, le gouvernement chante victoire et fait ressortir l’importance de ce succès dans la lutte contre le chômage. Les syndicats ouvriers, soucieux de défendre l’emploi, ne sont pas les derniers à se réjouir. Dans l’immédiat, certes, l’affaire est localement bénéfique ; mais au prix d’une avance supplémentaire dans une direction globalement suicidaire. Aujourd’hui, ce ne sont pas les chefs élus par le peuple ; ce ne sont même pas les chefs des armées ; ce sont des chefs d’entreprise uniquement soucieux de la rentabilité de leurs investissements qui ont l’autorité suprême sur l’organisation de la cité. C’est avec arrogance qu’ils dictent leur conduite aux militaires : le débarquement des troupes américaines en Somalie, le 9 décembre 1992, a eu lieu à l’heure du prime time aux États-Unis ; il fallait que le public soit devant les téléviseurs pour assister à l’événement en direct. Les soldats ne se battaient pas réellement pour venir rétablir l’ordre dans un pays déchiré, mais pour améliorer les recettes publicitaires des chaînes de télévision. Les généraux étaient, de fait, aux ordres de l’argent. L’intégrisme économique a atteint, ce jour-là, un sommet. Quels bénéfices auraient pu engranger les annonceurs, si la bombe d’Hiroshima avait pu être lancée devant des caméras, à une heure de grande écoute ! Ce sera pour la prochaine fois…
En 2026, nous nous sommes engagés dans une course effrénée à l’armement conventionnel et nucléaire partout sur la planète. Bien évidemment, pour les affaires, les productions de guerre c’est plus payant que les productions de paix.
Lire la suite : L’économisme : des concepts mal définis.
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