Daniel Cohen, agrégé d’économie et de mathématiques, professeur d’université et auteur, présente une brève histoire de l’économie dans une perspective de science humaine en faisant appel à la philosophie, l’anthropologie, la psychologie, la sociologie et l’écologie pour explorer le désir humain et les registres dans lesquels il s’est exprimé tout au long de son histoire.
Mais, c’est aussi l’histoire de la recherche de la dominance pour l’appropriation des ressources pour survivre et satisfaire des désirs, camouflée consciemment ou inconsciemment par des alibis langagiers et où l’intelligence, la créativité et l’ingéniosité humaine autant que la ruse, la force et la violence sont mobilisées pour parvenir à ses fins. Concernant cette autre histoire, vous trouverez dans le texte des ajouts de ma part, indiqués en italique, qui font référence à l’analyse de la biologie générale des comportements humains en situation sociale élaborée par Henri Laborit.
C’est l’histoire de l’économie, décrite par Daniel Cohen, dont je rapporte ici en résumé, les principaux jalons jusqu’à aujourd’hui et dont la suite doit être questionnée au regard de la survie de l’humanité.
La prospérité matérielle demeure plus que jamais la quête des sociétés modernes, en dépit du fait qu’elles soient devenues 6 fois plus riches qu’à l’époque où l’économiste John Maynard Keynes écrivait. Maynard Keynes avait parfaitement prévu la prospérité à venir après le krach de 1929, mais avait parfaitement échoué à prédire ce que nous en ferions.
Je souligne ici, que la ‘’ difficulté ‘’ des sociétés productivistes à orienter la finalité de la richesse produite, autrement que pour la possession de biens marchands, est abordée dans l’analyse bio-psycho-socio-économique des comportements humains en situation sociale de Henri Laborit.
Après beaucoup d’autres, Keynes n’a pas mesuré l’extraordinaire aveuglement du désir humain, prêt à tout sacrifier lorsqu’il s’agit de trouver sa place dans le monde. Une fois que les besoins primordiaux sont satisfaits, et parfois même avant, écrit ainsi René Girard, anthropologue, historien, théologien et philosophe, l’homme désire intensément, mais il ne sait pas quoi. Car, c’est l’être qu’il désire, un être dont il se sent privé et dont quelqu’un d’autre lui paraît pourvu… La croissance économique n’est plus un moyen rapporté à une fin, elle est devenue un but en soi, qui permet aux humains de s’arracher au tourment d’exister.
Religion de la croissance.
La croissance économique est la religion du monde moderne. Elle est l’élixir qui apaise les conflits, la promesse du progrès indéfini. Elle offre une solution au drame ordinaire de la vie humaine qui est de vouloir ce qu’on n’a pas. Hélas, elle est devenue intermittente, fugitive… Les krachs succèdent aux booms et les booms aux krachs. Les hommes politiques lèvent les bras vers le ciel pour la faire tomber, comme les sorciers qui veulent faire venir la pluie, aiguisant le ressentiment des peuples quand elle n’est pas au rendez-vous.
Tout à la recherche de boucs émissaires, le monde moderne évite pourtant la question centrale : que deviendrait-il si la promesse d’une croissance indéfinie était vaine ? S’aurait-il trouver d’autres satisfactions ou tomberait-il dans le désespoir et la violence ?
À l’heure où des milliards d’humains mettent en péril la viabilité de la planète en s’engouffrant dans la recherche éperdue de richesses matérielles, une réflexion en profondeur est devenue indispensable. Comme le mentionne Esther Duflo, prix Nobel d’économie 2019, au changement climatique, Daniel Cohen ajoute comme sources majeures d’inquiétude les bouleversements possibles en Chine suite à un ralentissement de sa croissance économique, la déshumanisation liée à la logique de l’intelligence artificielle qui risque de nous faire perdre la raison d’être de nos activités et sans doute de notre propre raison d’être.
Concernant le changement climatique, Daniel Cohen s’inquiète particulièrement de la difficulté politique que les humains ont de s’accorder sur l’Importance même du changement et donc sur ses solutions. Et, il ne voit pas d’issue facile à ce conflit, qui est à la fois entre les nations (les pauvres et les riches) et au sein de celles-ci. La piste évoquée pour sortir de la crise climatique fait émerger l’idée que nous ne pouvons pas attendre d’avoir une solution complète avant de faire le premier pas pour changer le monde. Il faut déjà commencer par changer ce que nous pouvons changer, à notre échelle. Et cela, pas seulement pour changer le monde extérieur, mais surtout pour nous changer nous-mêmes. Il faut commencer à vivre autrement, même si les gestes de départ sont symboliques, pour faire l’apprentissage d’un monde à inventer. Daniel Cohen ne peut pas nous décrire une solution simple aux problèmes qu’il soulève. Toutefois, son ambition et les objectifs qu’il fixe au lecteur, sont de repenser le travail, l’échelle des valeurs et la coopération internationale.
Il est intéressant de souligner ici, qu’avec son analyse du comportement humain en situation sociale, le biologiste Henri Laborit propose ces mêmes objectifs de changements.
Mais le seul moyen de pouvoir le faire, c’est de commencer quelque part, à notre mesure, cette transformation de nous-mêmes. Comme Esther Duflo le précise, le projet que Daniel Cohen nous assigne est de repenser à notre tour l’idée que nous nous faisons d’un monde en harmonie avec lui-même, qui nous fasse sentir l’avant-goût du bonheur et de la paix.
Naissance de l’économie.
Longtemps le seul problème économique de l’humanité a été celui de se nourrir. Et longtemps, de la nuit des temps jusqu’à l’invention de l’agriculture (il y a seulement dix à douze mille ans) l’homme s’est alimenté en prenant librement ce que la nature lui offrait. La description ‘’ idyllique ‘’ des sociétés primitives des chasseurs-cueilleurs vivant dans l’abondance et l’insouciance, ne travaillant que deux à quatre heures par jour pour assurer la subsistance de tous, doit être prise comme un mythe, dont il ne faut pas être dupe. L’idée selon laquelle les sociétés de chasseurs-cueilleurs ignorent l’effort et l’accumulation de richesses n’est en effet pas aussi générale que le pensaient les anthropologues Lévi-Strauss et Marshall Sahlins. Il existe beaucoup d’autres modèles qui en diffèrent. Les cueilleurs du nord-ouest de la Californie, par exemple, sont connus pour leur cupidité. Selon l’anthropologue David Graeber et l’archéologue David Wengrow, leur existence s’organisait autour de l’accumulation d’argent (sous la forme de monnaie-coquillage) et de trésors sacrés et l’éthique rigoureuse de travail qu’ils avaient développée était tournée vers cette unique finalité.
Révolution agricole.
Et puis, l’humanité apprend à cultiver la terre et à faire croître ses troupeaux. C’est le moment où on s’avise de clôturer un champ et de dire : ‘’ Ceci est à moi ‘’.
Le choc majeur que fut l’invention de l’agriculture bouleversa la vie humaine. En moins de mille ans, l’agriculture devient une science. On apprend à utiliser les animaux de manière ‘’ efficiente ‘’. L’invention de l’agriculture n’est pas le fait du seul Proche-Orient. On peut identifier trois ou quatre autres sources au moins : en Chine, en Méso-Amérique et dans l’est de l’Amérique du nord mille ans plus tard.
La diffusion de l’agriculture s’est produite de plusieurs manières. Parfois, les chasseurs-cueilleurs l’ont adoptée spontanément parce qu’elle était plus ‘’ efficace ’’. Une autre manière est plus violente. Les agriculteurs Maoris ont ainsi exterminé leurs voisins chasseurs-cueilleurs, les Morioris, parce qu’ils étaient plus nombreux. La même pression peut se faire indirectement. Les fermiers détruisent l’écosystème qui permettait aux chasseurs-cueilleurs de vivre : les animaux sauvages fuient, les plantes sauvages deviennent inaccessibles. Dans tous les cas, par la force ou la persuasion, une forme de darwinisme technologique est à l’œuvre. La technique la plus puissante emporte tout sur son passage.
Quelques contre-exemples existent dans les sociétés qui résistent. Les Aborigènes australiens, tout en commerçant avec des agriculteurs voisins, sont ainsi parvenus longtemps à préserver leurs sociétés de chasseurs-cueilleurs. Mais c’est l’exception à une règle que, faute de mieux, on nommera : La tyrannie de la productivité.
Naissance des civilisations.
L’abondance et la sédentarité permettent le stockage des aliments. Les ‘’ surplus ’’ rend possible de nourrir une ‘’ classe oisive ‘’. Les rois, leurs bureaucraties, les prêtes et les guerriers se détachent progressivement des paysans.
Je souligne ici qu’il s’agit, selon le cadre de l’analyse du comportement humain en situation sociale de Henri Laborit, de l’établissement des structures hiérarchiques de dominance qui détermineront l’organisation et le fonctionnement des sociétés humaines.
Un processus d’innovations se met en place : la maîtrise de la pierre s’intensifie, les agriculteurs inventent la poterie, les premières machines à tisser apparaissent, l’architecture se développe, des forgerons anatoliens inventent le bronze, des bureaucrates inventent l’écriture, des poètes grecs inventent les voyelles et ainsi de suite. Souvent les découvertes sont faites plusieurs fois (l’écriture ou le bronze). Parfois, un exemplaire est copié à l’identique par les sociétés qui sont en contact avec l’inventeur. Bref, ces découvertes vont porter les sociétés humaines vers des niveaux de complexité social croissants. Les chefferies deviennent des royaumes puis des empires. Les grandes civilisations sumériennes, égyptiennes, minoennes, indiennes ou chinoises naîtront dans le sillage de ces inventions.
Loi de Malthus.
L’agriculture donne le coup d’envoi d’une explosion démographique qui est toujours en cours aujourd’hui, laquelle a écrasé la biodiversité, les autres espèces n’ayant aucun moyen d’adaptation à notre évolution en un temps si court. Il y a 300,000 ans environ, lorsque l’homme moderne commence son aventure, sa population se comptait en centaines de milliers au maximum un million. Aujourd’hui nous sommes sept milliards et nous serons sans doute dix milliards en 2050.
Quels que soient les progrès réalisés par les civilisations humaines, une loi implacable se met en œuvre : la pression démographique annule irrésistiblement le bénéfice des progrès réalisés. Les progrès réalisés en matière nutritive, ou dans l’hygiène de vie en général, réduisent la mortalité infantile. Les adultes vivent plus longtemps aussi, augmentant l’espérance de vie des femmes et leur nombre d’accouchements. Ces deux phénomènes conduisent à une augmentation du nombre d’humains vivant dans une région donnée. La surpopulation dilue vite le bénéfice d’une richesse abondante. La croissance démographique ne s’interrompt que lorsque la famine règne. C’est ce qu’on nomme la loi de Malthus : au fil des progrès de l’humanité, c’est la taille de la population qui augmente et non, en moyenne, son niveau de vie.
Est-il possible que le revenu ait stagné au cours des millénaires de l’existence humaine ? Elle est pourtant confirmée par les travaux d’économie quantitative les plus récents. Des comparaisons faites par Grégory Clark, historien économique, montrent que le salaire journalier à Babylone (entre 1880 et 1600 avant J.-C.) représentait quinze livres de blé. En Angleterre, en 1780, il est quasiment au même niveau, à treize livres de blé. Comparant l’agriculture anglaise, parmi les plus productives d’Europe au XVIIIe siècle, à celle des sociétés ‘’primitives’’, les résultats sont plus étonnants encore. Un paysan anglais produit environ 2,600 calories (de blé, de viande et de graisses) par heure. Bon nombre de sociétés dites primitives font beaucoup mieux. Les Kaulus en Indonésie produisent 4,500 calories, les Mekranotis au Brésil en fournissent 17,600. Si l’on ajoute, en suivant Lévi-Strauss, que nombre de sociétés de chasseurs-cueilleurs ne travaillaient que quelques heures par semaine, c’est en fait une formidable dégradation de la condition humaine qui s’est produite au cours des quelques dix mille ans qui séparent la découverte de l’agriculture de l’époque industrielle. Le paradoxe central de la civilisation agraire est donc celui-ci : l’agriculture, faite pour mieux nourrir les humains, débouche (partout) sur une société où règne la famine. L’histoire économique apparaît, sous ce jour, comme une sinistre alternance d’expansion et de crises. Expansion quand les ressources abondantes libèrent la démographie. Crises lorsque l’élan démographique bute sur la rareté des ressources. C’est pourquoi la loi de Malthus a valu à l’économie d’être appelée la science sinistre.
Pour les penseurs des Lumières, tel Condorcet en France, la misère, le malheur, ne sont pas le résultat d’une nature humaine mauvaise, mais de mauvais gouvernement. Malthus veut montrer exactement le contraire : que le bon gouvernement menace, à terme, le bien-être public. Ce qui apparaît comme un bien – la paix, la stabilité, l’hygiène public – se transforme en malédiction : car elles favorisent toutes l’expansion démographique et finalement la misère. À l’inverse, les vices que sont la guerre, la violence, la mauvaise vie, créent une situation inverse : ils cassent l’expansion démographique, ce qui permet (à ceux qui survivent) de mieux vivre. Par exemple, la grande peste bubonique qui s’abat sur l’Europe à partir du milieu du XIVe siècle améliore la situation économique des survivants… Dans le monde préindustriel, une mortalité forte est une bonne chose : c’est autant de bouches en moins à nourrir.
Quelles que soient les mœurs, en fin de compte, la planète est peuplée d’une masse croissante d’humains affamés. Plus on apporte de solutions, plus le problème empire ! La population mondiale doublait tous les mille ans pendant les huit derniers millénaires, elle s’est mise à doubler tous les siècles, puis tous les demi-siècles. On a parlé de bombe démographique pour caractériser cette course mortelle où les techniques se multiplient pour déjouer la malnutrition, aggravant sur une échelle toujours plus haute le problème à résoudre.
Transition démographique.
Finalement, l’explosion démographique n’aura pas lieu, car les humains ont fini par réduire le nombre d’enfants par femme : ce qu’on appelle la transition démographique.
Après dix millénaires au cours desquels les sociétés agricoles ont fabriqué un régime de subordination des femmes à l’impératif démographique, la natalité a fini par s’effondrer. Le processus a commencé en Europe, à la fin du XVIIIe siècle, puis s’est propagé dans l’ensemble du monde. En quelques décennies, de 1870 à 1910, la baisse de la fertilité s’est observée, dans presque tous les pays européens de manière concomitante et quasiment indépendante des variables socio-économiques. Cette simultanéité ne laisse guère de doute sur le fait qu’il s’agissait d’un phénomène culturel beaucoup plus profond qu’une simple réaction à l’évolution socio-économique liée par exemple à l’urbanisation.
La même rupture s’est observée après la Seconde Guerre mondiale dans les pays en voie de développement et aucune religion n’a échappé à la règle. L’explication donnée par les démographes des Nations Unies rejoint l’analyse de la transition européenne. Les sources du changement sont culturelles. Les femmes du monde entier, ont vu à la télévision un modèle de femmes occidentales qui les a fascinées : celui de femmes occidentales dont le mode d’existence (télévisuel) est devenu pour elles une aspiration à la liberté.
C’est un changement de mentalité et non un changement d’incitations financières qui explique la transition démographique. Pour Daniel Cohen, c’est un changement de même nature, un nouveau passage de la quantité à la qualité, qu’il faut imaginer pour se projeter dans un avenir désirable.
Révolution industrielle.
Vers le milieu du XVIIIe siècle, bouleversant le cadre de la vie humaine dans des proportions impossibles à imaginer quelques décennies plus tôt, la révolution industrielle va interrompre le séjour de l’homme au pays de Malthus.
La révolution industrielle va être portée par l’émergence de nouvelles techniques dans le domaine industriel. La plus célèbre d’entre elles est la machine à vapeur de James Watt, laquelle vient parachever un ensemble d’innovations : les chemins de fer puis les bateaux à vapeur. La mécanisation du monde va véritablement commencer.
En 1733, un tisserand du nom de John Kay met au point un système de renvoi automatique de la navette qui permet de tisser des largeurs plus grandes que l’étendue du bras du tisserand. Grâce à son invention, la vitesse du travail a doublé. Sa découverte donnera à la filière textile anglaise un avantage qui durera près d’un siècle, expliquant à elle seule près de 50 % de la croissance britannique dans la moitié du XIXe siècle.
L’enchaînement est spectaculaire et parfaitement exemplaire du fonctionnement du capitalisme.
La machine de Kay se répand, réduisant spectaculairement les coûts. Mais l’expansion du tissage exige que le filage suive aussi la cadence. Il faut attendre 1764 pour qu’un inventeur, Richard Arkwright, mette au point une machine à filer qui permet à ses ouvriers d’actionner huit puis seize puis soixante broches à la fois, en utilisant l’énergie hydraulique. Pour améliorer la force motrice de ses métiers, il fait appel, en 1777, à James Watt, dont la machine à vapeur sera perfectionnée à cet effet. En se développant, l’industrie textile rencontre de nouveaux goulets d’étranglement, au niveau du blanchiment des tentures. Toute l’industrie chimique sera à la tâche pour résoudre ce problème, débouchant vite sur des innovations radicales. Le chlore isolé en 1774 devient la base du blanchiment. Le blanc est une chose, la couleur en est une autre. La course à l’industrie des colorants devient la grande affaire du XIXe siècle. La première teinture synthétique, commercialisée en 1856, est due à un chimiste anglais du nom de W.H. Perkin. En 1869, l’industrie allemande réalise la synthèse de l’alizarine qui se substitue à la garance, cultivée dans le Vaucluse, comme base des couleurs rouges. Grâce aux profits exceptionnel qui en découlent, elle multiplie les recherches, associant la recherche scientifique et celle du profit. En plus de la synthèse de l’indigo, qui sera commercialisé en 1901, elle invente l’aspirine en 1899 et entraîne dans son sillage l’industrie pharmaceutique moderne…
La filière textile crée par John Kay permet de comprendre la logique des innovations industrielles. Le principe est toujours le même. La course de la croissance tire les secteurs en retard jusqu’au point de rupture, provoquant des innovations qui brisent l’équilibre antérieur et prennent parfois une course autonome. Un déséquilibre chasse l’autre, mais cette course entraîne, en fin du compte, la croissance d’ensemble.
La Grande-Bretagne est un cas unique où la croissance repose sur quelques secteurs de pointe : le textile, la sidérurgie d’abord, puis la construction mécanique, la construction navale, s’appuyant sur les exportations pour trouver des débouchés. Elle va également beaucoup plus loin que les autres pays dans la polarisation régionale des activités : le coton à Manchester, la construction mécanique à Glasgow… La Grande-Bretagne donne la matrice de ce qui deviendra beaucoup plus tard le modèle asiatique. Sur le continent, en France notamment, l’évolution est plus lente. Un siècle plus tard, pourtant, le résultat est le même : la société industrielle a remplacé la société rurale.
Le charbon et les esclaves.
L’Angleterre des XVIIIe et XIXe siècles va connaître une formidable poussée démographique, en parfaite conformité avec la prédiction malthusienne. Comment l’Angleterre est-elle parvenue à nourrir cette population nouvelle et à déjouer le piège malthusien ? La réponse est simple. Elle consistera à importer des produits agricoles en échange de produits industriels. Elle adopte le modèle qui sera ensuite celui des nouveaux pays industriels dans les années soixante-dix et celui de la Chine aujourd’hui : une stratégie de croissance entièrement tirée par les exportations et singulièrement, dans une première phase, de l’industrie textile, dont les recettes permettront d’importer les produits agricoles manquants. Les exportations de biens industriels représentent ainsi, dès 1830, la moitié de la production anglaise. Jamais le marché intérieur n’aurait pu offrir de débouchés suffisants à la production nationale et jamais les terres disponibles n’auraient pu suffire à nourrir la population ou à offrir les fibres naturelles dont l’industrie avait besoin. L’Angleterre va ainsi s’appuyer sur le Canda pour le bois ; l’Australie devient son principal fournisseur de laine ; le jute provient d’Inde et l’huile de palme de l’Afrique de l’Ouest.
L’autre grand réservoir de ressources naturelles sera les États-Unis. L’exploitation des terres vierges du Nouveau Monde se heurtera toutefois à un problème : elles sont peu peuplées. Le travail y est rare et donc cher. Qui cultivera ces terres nouvelles ? La réponse est de sinistre mémoire. C’est l’Afrique qui l’a fournie. L’Angleterre vend du textile à l’Afrique, laquelle exporte des esclaves vers l’Amérique, qui exporte du coton vers l’Angleterre. Le système s’avère très ‘’ efficace ‘’. Selon certaines estimations, les esclaves ont produit les deux tiers des exportations américaines à destination de l’Angleterre, le sucre et le coton étant les principales denrées. C’est l’abondance de l’esclavage africain qui allait permettre l’essor de l’Empire britannique.
En plus des ressources naturelles importées, l’Angleterre va également profiter d’une ressource domestique inestimable, située dans ses sous-sols : le charbon. Le charbon deviendra la source principale d’énergie pour la filière textile. Mais il sera aussi le carburant des nouveaux moyens de communication, le chemin de fer et surtout le bateau à vapeur, qui reliera commodément les deux rives de l’Atlantique, rapprochant ainsi ce pays de ses marchés et de ses fournisseurs. La boucle est bouclée. Le miracle aurait tourné court sans les réserves en charbon du sous-sol anglais, les terres américaines ou les esclaves africains. Comme le dit Daniel Cohen, la loi de Malthus a été vaincue, mais sans gloire !
Les grands penseurs.
Vers le milieu du XVIIIe siècle, les économistes vont penser la possibilité d’une économie entièrement régie par les marchés.
Adam Smith.
L’auteur central, qui fixe les termes en lesquels se pense encore aujourd’hui l’économie, est Adam Smith, dont les théories sont exposées dans son livre célèbre Enquête sur la nature et les causes de la richesse des nations, publié en 1776. Smith fait du travail le point cardinal de la richesse des nations plutôt que de l’or ou la terre, comme on le pensait avant lui. Grâce à la division du travail qu’il encourage, il permet de rendre les travailleurs plus ‘’ productifs ‘’. Toutefois, ce qui limite ce processus, explique Smith, c’est la taille du marché. S’il est excellent de parcelliser les tâches, encore faut-il trouver à qui vendre la production. Au fur et à mesure que la richesse augmente, on peut concevoir qu’un processus endogène d’augmentation de la productivité se mette en œuvre. Plus la société d’enrichit, plus la division du travail s’accroît, plus la productivité augmente et plus la croissance devient forte. Un enrichissement ‘’ indéfini ‘’ devient possible.
C’est pourquoi Smith souhaite que la sphère du marché soit aussi large que possible. Il en appelle donc à la liquidation des activités non marchandes (les activités domestiques) et forme le vœu que le plus grand nombre possible d’entre elles transite par le marché. Smith veut montrer que, grâce au marché, chacun peut se spécialiser, sans avoir à s’inquiéter de manquer des marchandises qu’on ne fabriquerait pas soi-même. Cette coopération silencieuse, cette ‘’ main invisible ‘’ qui lie entre eux les participants à l’échange, s’appuie sur un facteur simple : chacun y trouve son intérêt. Le mot ‘’ intérêt ‘’ ne revêt pas encore, à l’époque où il l’utilise, la signification neutre qu’il a acquise depuis pour caractériser le calcul économique. C’est un terme qui a longtemps été synonyme de cupidité, figurant en bonne place dans l’enfer de Dante aux côtés de l’orgueil et de l’envie.
Adam Smith, dans son ouvrage intitulé La théorie des sentiments moraux, montre qu’il n’a lui-même aucune illusion sur la portée de ce terme. Quel est le but de tout ce labeur ? Quel est le but de l’avarice, de l’ambition, de la poursuite des richesses, du pouvoir des destructions ? D’où naît cette ambition de s’élever qui tourmente toutes les classes de la société et quels sont donc les avantages que nous attendons de cette fin assignée à l’homme et que nous appelons l’amélioration de notre condition ? La réponse proposée par Smith est ce que le philosophe Georg Hegel appellera le désir du désir de l’autre. Pour Adam Smith, nous n’espérons d’autres avantages que d’être remarqués et considérés, rien que d’être regardés avec attention, avec sympathie et approbation. Il y va de notre vanité, non de nos aises ou de notre plaisir. L’auteur qui inspire Smith est un certain Bernard Mandeville, qui a publié en 1705 une Fable des abeilles, dont le sous-titre est éloquent : Vices privés, vertus publiques. La conclusion de la Fable a valeur de programme : Le vice est aussi nécessaire dans un État florissant que la faim est nécessaire pour nous obliger à manger. Il est impossible que la vertu, seule, rende une Nation célèbre et glorieuse. En montrant que l’ambition, la vanité et le besoin de considération peuvent être assouvis par l’amélioration des conditions matérielles, Smith peut énoncer sa théorie de la ‘’ main invisible ‘’, selon laquelle sans aucune intervention de la loi, les intérêts privés et les passions des hommes les amènent à diviser et à répartir le capital d’une société entre tous les différents emplois qui y sont ouverts pour lui, dans la proportion qui approche le plus possible de celle que demande l’intérêt général.
Karl Marx.
Marx est l’auteur qui analyse le capitalisme de l’autre point de vue, celui des victimes. Marx, qui publie son œuvre maîtresse Le Capital, un siècle après Adam Smith, a sous les yeux l’immense transformation de la société anglaise induite par le capitalisme. Le marché n’est pas le facteur d’enrichissement universel promis, mais le tombeau des classes laborieuses. Il ne pacifie pas la société, il arme une guerre intérieure, la lutte des classes.
Marx fait entrer la condition ouvrière dans les livres d’économie. Le travail industriel est devenu une réalité misérable. Pour saisir la manière dont le capital exploite le travail, Marx introduit une opposition fondamentale entre le travail tout court et la ‘’ force de travail ‘’. Supposons qu’un chasseur mette dix heures pour tuer un animal : le prix de celui-ci sera bien, comme le dit Adam Smith, l’équivalent monétaire de dix heures de travail. Le hic est que rien ne garantit que le chasseur soit lui-même payé cette somme. S’il est embauché par un capitaliste, combien celui-ci devra-t-il le payer ? Le salaire du chasseur doit correspondre au minimum au coût nécessaire pour le nourrir, l’habiller, le loger, bref, lui permettre de travailler : c’est le prix de sa ‘’ force de travail ‘’. Doit-il le payer davantage ? Non, s’il existe un nombre suffisant de travailleurs prêts à accepter la tâche pour éviter de mourir de faim. Dans ce cas, il suffit de payer le tarif minimal. Disons qu’il faille l’équivalent de quatre heures de travail pour nourrir un ouvrier et qu’il puisse travailler dix heures : la différence correspond à la ‘’ plus-value ‘’ que le patron peut empocher. Cette plus-value, ce sur-travail, est la source du profit. Marx est dès lors convaincu que le capitalisme ne peut générer de profits qu’à condition de maintenir le prolétariat dans la misère. Quel que soit le taux des salaires, conclura-t-il, la condition du travailleur doit empirer, à mesure que le capital s’accumule.
Malthus faisait de la pression démographique la raison principale de cet équilibre sinistre. Marx importe la théorie malthusienne dans le monde industriel, à travers l’idée nouvelle : celle de l’armée de réserve industrielle. Pour imposer des salaires bas, source de plus-values, le capitalisme a besoin de maintenir une masse de prolétaires sans emploi, qui obligent ceux qui en ont un à accepter un salaire de subsistance. En lieu et place de la pression démographique, le capitalisme substitue une misère construite par lui-même, aux fins de son bon fonctionnement. Marx conclut que la bourgeoisie elle-même s’éteindra, lorsque son incapacité à développer ce qu’il appelle les ‘’ forces productives ‘’ signera son échec historique.
Je souligne ici, qu’en matière de forces productives, des entreprises modernes chinoises (capitalisme d’État communiste) produisent aujourd’hui, en quantité et en qualité, sans presqu’aucun travailleur humain.
Joseph Schumpeter.
Comment est-il possible, malgré tout, que le capitalisme soit parvenu à enrichir les ouvriers ? Aux deux facteurs de production que sont le travail et le capital, analysés par Smith et Marx, les économistes vont ajouter un troisième facteur de production : le ‘’ progrès technique ‘’. La théorie du progrès technique doit son essor à des approches inspirées par l’économiste Joseph Schumpeter et, plusieurs années plus tard, par l’économiste Robert Solow. Comme l’expliquera ce dernier, le progrès technique permet au même ouvrier de faire en une heure de travail ce qui se faisait en dix heures un siècle plus tôt. Tout se passe comme si, sous le travail apparent d’une personne, plusieurs ‘’ humanoïdes ‘’ travaillaient silencieusement à son service. Le progrès technique rend l’ouvrier plus productif, ce qui lui permet, en fin de compte, d’être mieux payé.
Comme Schumpeter l’annonçait aussi, le progrès technique est une arme à double tranchant. Il est à la fois création et destruction et la frontière est vite franchie qui fait passer de l’une à l’autre. Il précisait que le capitalisme induit un processus de mutation industrielle qui révolutionne incessamment de l’intérieur la structure économique, en détruisant continuellement ses éléments vieillis et en créant continuellement des éléments neufs. Il est le complice et le bourreau des travailleurs, en aidant ceux qui survivent à sa purge à mieux gagner. C’est à peu près l’idée de Darwin sur la sélection naturelle.
1929 : effondrement, crises et dépression.
La crise de 1929 est le point noir du capitalisme mondial. Partie de Wall Street, la crise gagne l’Europe, puis la planète. Aujourd’hui encore, la hantise de 1929 continue d’habiter les dirigeants du monde entier.
Je vous réfère au chapitre que Daniel Cohen a consacré à cet épisode et dans lequel, il identifie les facteurs en cause et décrit l’enchaînement des évènements qui ont mené d’abord à l’effondrement boursier et puis aux diverses crises jusqu’à la grande dépression qui sévit jusqu’au début de la Seconde Guerre mondiale.
Le facteur essentiel est la crise du système monétaire international. Car le séisme financier américain va rapidement se propager en Europe du fait notamment des déséquilibres hérités de la Première Guerre mondiale. À l’image des déposants au sein même du système bancaire américain, les capitaux internationaux fuient les pays qui leur paraissent vulnérables. Les diverses monnaies se mettent à fluctuer follement entre elles. En mai 1931, lorsque la grande banque autrichienne, Credit Anstal, fait faillite, elle entraîne une déferlante qui atteindra les banques hongroises, tchèques, roumaines, polonaises et allemandes. C’est ensuite au tour du Royaume-Uni d’être au cœur de la tourmente. Puis ce sera le tour du Franc.
Tout au long de la période, les autorités monétaires vont chercher à rassurer les déposants et les spéculateurs, en maintenant aussi longtemps que possible, la convertibilité de leurs monnaies en or. Cela les oblige à multiplier les politiques restrictives, pour réduire leurs besoins de financement.
A contrario, dès qu’un pays abandonne le système d’étalon-or, la croissance repart et les capitaux affluent ! Ce sera le cas en Angleterre à partir de 1931, aux États-Unis à partir de 1933 et en France un peu plus tard.
Le paradoxe de cette époque est que le traumatisme de l’inflation d’après-guerre rendra les autorités monétaires extrêmement inquiètes à l’idée d’abandonner l’orthodoxie monétaires (les politiques conventionnelles) et de relancer l’inflation, alors même que leurs économies étaient soumises à une déflation sévère.
John Maynard Keynes.
Aucun gouvernement ne comprend alors la véritable nature de la crise de 1929. La plupart restent convaincus qu’il faut d’abord rétablir la confiance en maintenant l’équilibre des finances publiques et la convertibilité or de leur monnaie. Ce faisant, ils aggraveront tous la dépression. Il faudra attendre la publication du livre de Keynes, Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, pour que les économistes disposent enfin d’un cadre qui leur permettre de penser cet objet nouveau : l’équilibre macroéconomique.
Dans la Théorie générale, Keynes part en guerre contre ce qu’on appelle le ‘’ loi de Say ‘’, du nom de l’économiste Français du début du XIXe siècle. Ce dernier avait résumé sa doctrine d’une formule célèbre : L’offre crée toujours sa propre demande. Il y a un jeu de vases communicants entre l’offre et la demande. Aucun déséquilibre durable ne peut apparaître entre ces deux termes.
Dans le monde réel toutefois les choses ne se passent pas de cette manière. Si je réduis ma demande d’automobile, l’entreprise qui la fabriquait va licencier ses employés, lesquels ne pourront plus exprimer leur demande potentielle. Un déséquilibre se forme : la consommation se réduit et l’emploi aussi. Appauvris par les licenciements, les ménages vont consommer moins encore. Ce climat morose n’incitera pas les entreprises à embaucher. Le déséquilibre initial va se multiplier, peut-être considérablement. Le chômage s’installera parce que, dans tous les secteurs, l’offre sera supérieure à la demande.
Pour sortir du sous-emploi, le remède Keynésien est donc simple : il faut dépenser à tout prix même s’il faut pour cela embaucher des chômeurs à boucher l’après-midi les trous qu’ils ont creusé le matin même. Telle est la leçon que Keynes tirera de la Grande Dépression. Le capitalisme laissé à lui-même est profondément instable mais, pourtant, il peut être régulé par une politique économique avisée. Lorsque après-guerre, les hommes politiques s’aviseront de stabiliser l’économie, les remèdes keynésiens leur serviront de bréviaire. Le fait que la solution proposée consiste à consommer plutôt qu’à épargner ne sera pas pour rien dans le succès de ces idées. Elles fixeront les bases sur lesquelles sera construit ce qu’on appellera l’État-providence.
L’État-providence.
Churchill commande en novembre 1940, un rapport pour lutter à la fois contre les conséquences sociales de la crise des années trente et celles entraînées par la guerre. Willian Beveridge, économiste et politicien, expose les principes qui sont aujourd’hui les nôtres. L’état a la responsabilité de lutter contre les cinq fléaux de l’humanité : la maladie, l’ignorance, la dépendance, la déchéance et le taudis. Convaincu par Keynes qu’une société ne peut s’appauvrir qu’en ne dépensant pas assez, Beveridge se sent fondé à réclamer que cette dépense sociale soit aussi universelle que possible.
L’État-providence n’est pas son invention. Son idée est antérieure aux années trente et on peut en attribuer le mérite à Bismarck, l’un de ses principaux fondateurs. Dès 1883, le chancelier allemand fait voter l’une des toutes premières lois sociales à destination des ouvriers en instituant l’assurance maladie obligatoire pour les ouvriers à faible salaire. À la veille de la Première Guerre mondiale, le Royaume-Uni, la France et les États-Unis auront tous voté des lois sociales.
Le XXe siècle est celui au cours duquel le rôle de l’État s’accroît massivement. Chacune des deux guerres a joué un rôle fondamental. La hausse des dépenses militaires oblige les États à accroître la fiscalité à des niveaux inédits, qui ne baisseront pas ensuite. Passé les guerres, la première et puis la seconde, les dépenses sociales se substituent lentement mais sûrement aux dépenses militaires. Même si le keynésianisme a contribué à rendre cette évolution économiquement désirable, la hausse des dépenses sociales a d’abord correspondu à un besoin : celui d’une assurance maladie, d’une assurance vieillesse, davantage qu’à un plan de régulation orthodoxe.
L’âge d’or et sa crise.
En 1946, dans un village Français nommé Douelle, il fallait travailler 24 minutes pour acheter 1 kilo de pain, 45 minutes pour 1 kilo de sucre, 7 heures pour 1 kilo de beurre, 8 heures pour 1 kilo de poulet. Trente ans plus tard, dans le même village, la productivité du travail agricole est douze fois plus forte. Le kilo de beurre ne correspond plus qu’à 1h 25 de travail. Pour une population de 534 personnes, Douelle comptait, en 1946, 208 agriculteurs, 12 ouvriers non agricoles, 27 artisans et 32 employés du tertiaire. En 1975, sur 670 habitants, le même village ne comprend plus que 53 agriculteurs ; les ouvriers non agricoles sont 35, il y a 25 artisans et 102 personnes travaillent dans les services. Trois maisons neuves étaient construites tous les vingt ans ; cinquante le sont en 1975. Il y avait cinq automobiles, il y en a presque trois cents en 1975. Et ainsi de suite : deux téléviseurs sont devenus deux cents ; aucune machine à laver le linge au début, presque deux cents à la fin, cinq réfrigérateurs au début, deux cents dix à la fin…
Cet exemple célèbre est celui qui ouvre l’ouvrage de l’économiste Français, Jean Fourastié, Les trente Glorieuses.
Au-delà de ce village, c’est toute la physionomie de la France qui s’est transformée au cours de ces trente années qui séparent la fin de la guerre du milieu des années soixante-dix. Comme Douelle, la France a connu, dans un espace-temps contracté à l’extrême, toutes les étapes de la croissance économique moderne, autrement dit le passage de l’agriculture à l’industrie, de l’industrie aux services.
Le choc pétrolier.
Tout au long des années d’après-guerre, le rythme de croissance se situe en moyenne autour des 5 % chaque année. Cela signifie que le revenu des Français a doublé tous les quinze ans. En 1975, tout s’interrompt. C’est dire le traumatisme que va représenter la disparition brutale de ce régime de croissance.
La rupture se manifeste avec le choc pétrolier. Les pays de l’OPEP quadruplent le prix du pétrole en 1973 et le doublent encore en 1978. Cette hausse spectaculaire va entraîner les économies sur la voie d’un mal nouveau, peu identifié à l’origine : la ‘’ stagflation ‘’, mélange inédit d’inflation et de récession. Ce phénomène va tarder à être correctement compris par les économistes et les hommes politiques. Formés, depuis la fin de la guerre, au raisonnement keynésien, ils ont appris à analyser les cycles économiques comme la manifestation de déséquilibres venant de la demande finale. Quand la demande est faible, il y a du chômage mais l’inflation a tendance à baisser. Quand la demande est trop forte, c’est le contraire : le chômage baisse et l’inflation augmente. Cette relation inverse va être décrite par ce qu’on appellera la ‘’ courbe de Phillips ‘’, du nom de l’économiste qui la mettra en évidence en 1956. La stagflation bouleverse les idées. On observe à la fois une hausse du chômage et de l’inflation ! Ce n’est pas l’insuffisance de la demande qui est à l’origine du chômage. C’est l’offre qui cesse brutalement d’être profitable, du fait d’abord du renchérissement du prix du pétrole et plus durablement à cause de l’essoufflement du progrès technologique. Tous les gouvernements qui essaieront de faire de la relance de la consommation l’instrument de lutte contre le chômage, échoueront, ne récoltant qu’une accélération de l’inflation.
Naissance des ultra-libéraux.
La crise pétrolière va ouvrir la voie à une remise en question de la pensée de Keynes. Politiques et économistes vont lui substituer un nouveau maître à penser : Milton Friedman, le maître de l’école d’économistes issus de la ville de Chicago. Ceux-ci prônent le retrait de l’État, Friedman dénonce l’État-providence comme coupable de la perte de compétitivité des entreprises. Il pose que le marché est ‘’ infaillible ‘’, le chômage ‘’ naturel ‘’. À ses yeux, les politiques économiques d’inspiration keynésienne aggravent le mal qu’elles veulent combattre. En voulant atteindre à tout prix le plein emploi, elles déclenchent une accélération de l’inflation ensuite très coûteuse à endiguer.
L’événement déterminant de cette séquence sera donné par la politique monétaire menée par Paul Volcker, le président de la Banque centrale américaine (la Fed), au début des années quatre-vingt. Voulant casser l’inflation, il réduit brusquement l’offre de monnaie, provoquant une explosion des taux d’intérêts. Sous le coup de sa thérapie de choc, de 1982 à 1984, l’inflation américaine chute brutalement. Au prix d’une récession considérable, la ‘’ crédibilité ‘’ de la politique monétaire américaine est finalement restaurée et la confiance en la monnaie revient. La foi dans les préceptes keynésiens a totalement disparu ! Tel est le climat dans lequel va se produire ce qu’on appellera la ‘’ révolution libérale ‘’ des années quatre-vingt.
Le nouveau capitalisme financier.
L’avènement d’une doxa libérale se heurtait pourtant à un obstacle : à la suite du krach de 1929, la Bourse avait été disqualifiée, moralement et économiquement. Elle avait été tenue responsable de la crise et de la guerre. Les dirigeants d’entreprise ont alors agi en fonction de l’idée qu’ils se faisaient du bien de leur firme, ignorant royalement l’intérêt des actionnaires. C’est l’âge de ce qu’on peut appeler le ‘’ capitalisme managérial ‘’. La Guerre froide a aussi joué son rôle. Les salariés pouvaient facilement obtenir satisfaction à leurs revendications : il leur suffisait de diriger discrètement leur regard sur les réalités du bloc soviétique pour faire comprendre à leurs employeurs qu’ici aussi, la paix sociale avait son prix.
À partir des années quatre-vingt, les actionnaires reprennent la main sur la conduite des affaires. Le type d’organisation du travail qui prévalait après-guerre, avec ses plans de carrière, sa politique sociale, ses syndicats, est remis en question. Les managers, qui étaient alors des salariés comme les autres, sont sortis de leur condition. Ils voient leur destin et leur rémunération indexés sur la Bourse, à laquelle ils vont se soumettre, puisqu’ils en sont désormais partie prenante. C’est la mort d’un type de capitalisme, la naissance d’un autre.
La norme que ce nouveau ‘’ capitalisme actionnarial ‘’ va dicter consiste à réduire l’activité des entreprises à la seule qui corresponde à leur savoir-faire, à leur ‘’ cœur de métier ‘’. Tout le reste est laissé au marché. L’externalisation des tâches devient la règle. Dans une entreprise des années cinquante-soixante, la cantine, le gardiennage, le nettoyage, la comptabilité étaient assurés par des salariés de l’entreprise. Avec la révolution financière des années quatre-vingt, plus aucun de ces services n’est produit à l’interne, les prestataires de services étant mis en concurrence.
On rêve d’entreprises sans employés ! Ce processus a été accéléré par la révolution des nouvelles technologies de l’information et de la communication. La mondialisation arrivant, élargissant la concurrence, offrant des mains-d’œuvre moins chères, va parachever ce mouvement. L’externalisation des tâches laisse place aux délocalisations, quand c’est possible. Comme la chronologie le montre, c’est bien la réorganisation interne du capitalisme qui a précédé la mondialisation.
L’invention du fordisme avait profondément transformé l’imaginaire de son époque. C’est au cœur du monde industriel qu’il avait créé que le syndicalisme avait pu triompher. Dans le nouveau régime qui s’installe dans les années quatre-vingt, tout est fait à l’inverse pour briser l’unité du monde syndical. La vente par appartements des grands ensembles industriels du passé vise notamment à casser le contre-pouvoir syndical. Les bureaux d’études ont regroupé les ingénieurs et les travailleurs diplômés entre eux. Les services de nettoyage ont fait de même pour les personnes non qualifiées. Tout a été fait pour organiser l’entre-soi des classes sociales, sans plus aucun lien ‘’ organique ‘’ entre les différents étages de la société. Les travaux de Thomas Piketty et de ses coauteurs ont montré l’incroyable explosion d’inégalités dans ce nouveau monde productif. La moitié inférieure de la population a vu fondre sa part dans le revenu national, passant en cinquante ans de 20 % à 10 % du total. Pendant la même période, le 1 % le plus riche faisait le chemin exactement inverse : sa part passait de 10 % à 20 %.
Cette poussée des inégalités tranche spectaculairement avec les années d’après-guerre au cours desquelles la croissance du pouvoir d’achat avait été quasiment identique à tous les étages de la société. Les inégalités au sein même des entreprises ont relativement peu bougé, ce sont les inégalités d’une entreprise à l’autre, entre les bureaux d’études et les services de nettoyage qui ont explosé. Hier, les ingénieurs et les personnes chargées de l’entretien appartenaient à la même firme. Les augmentations de salaire des premiers se répercutaient mécaniquement sur celles des autres du fait qu’ils étaient liés entre eux par les mêmes grilles de salaire. L’atomisation nouvelle des personnels en autant de mondes séparés ne produit plus de péréquation des richesses. La ‘’ percolation ‘’ ou » ruissellement » de celle-ci annoncée par Reagan et Thatcher a été scientifiquement bloquée, dès le début des années quatre-vingt, par cette orchestration de la distanciation sociale.
La crise des subprimes.
La révolution conservatrice va avoir un effet inattendu : bouleverser en profondeur le système financier. Une nouvelle intermédiation financière, totalement affranchie des règles érigées après la crise de 1929, va se développer. Ce nouveau système est parfois appelé le shadow banking system. Parti de presque rien dans les années quatre-vingt, il pèse à la veille de la crise des subprimes, aux États-Unis, le même poids que le système bancaire traditionnel, soit 10,000 milliards de dollars. Il s’agit des hedge funds, des fonds de private equity (qui achètent à crédit des entreprises non cotées), des compagnies d’assurances. Les banques elles-mêmes ont créé des structures inédites, les special investment vehicles (SIV), situés hors bilan pour s’affranchir des règles prudentielles.
La finance de marché accomplit à sa manière le rêve de Wall Street : fabriquer des firmes ‘’ sans usines et sans travailleurs ‘’. Les banques traditionnelles doivent accomplir la tâche ingrate de collecter, à travers leurs succursales, les dépôts des particuliers. Elles doivent instruire les dossiers de la clientèle pour toute demande de crédit, accompagner dans le temps ceux-ci jusqu’à maturité et porter le risque de défaut. La finance moderne va s’affranchir de ces activités pénibles ! Ses acteurs, les traders vont se financer uniquement sur le marché, ignorant la contrainte de collecter les dépôts des particuliers. Au lieu d’accorder des crédits, ils vont les ‘’ titriser ‘’, c’est-à-dire mettre sur le marché après les avoir recomposées les créances accordées par d’autres. Ce nouveau système va ainsi externaliser toutes les fonctions classiques accomplies par la banque commerciale (collecte des dépôts et distribution des crédits) et prospérer sur son seul cœur de métier, l’ingénierie financière.
Tout est alors en place pour la plus grande faillite de l’Histoire financière. La crise des subprimes a été déclenchée par plusieurs bombes à retardement.
En amont de la crise, tout d’abord, la qualité des crédits s’est profondément détériorée, même en prenant en compte la clientèle nouvelle à laquelle ils s’adressaient. La solvabilité des clients a été systématiquement surévaluée par les intermédiaires chargés de la distribution des prêts. La cause de cette dégradation est évidente. Avec la titrisation des prêts, celui qui est à l’origine du crédit le revend immédiatement aux marchés financiers. L’incitation est totalement changée. Ce qui compte, c’est de faire du chiffre, pas de surveiller la qualité du client ! Outre la négligence, il est avéré que des fraudes ont été commises. Certains prêteurs auraient artificiellement gonflé la solvabilité de leurs clients pour accroître leur chiffre d’affaires.
Avec l’aide des agences de notation, les investisseurs ont fabriqué ensuite des instruments réputés sans risque, notés AAA. Ils se sont servis pour ce faire de modèles mathématiques sophistiqués, prédisant la probabilité de défaut de tel ou tel type de créances, de façon, à en extraire la part la moins risquée. Ces modèles ont pourtant conduit la très puissante banque Goldman Sachs à fermer un fonds dont la probabilité de défaut avait été estimée à 1 sur 10 puissance 138 ! En fait, la finance de marché a fait circuler de la ‘’ fausse monnaie financière ‘’ des titres dont la vérification de la qualité a été négligée.
Lorsque la crise des subprimes éclate, au cours de l’été 2007, le président de la FED est sans doute la personne la mieux qualifiée pour y faire face. Ben Bernanke est l’auteur de travaux universitaires qui ont contribué à établir de manière décisive la responsabilité des autorités monétaires américaines dans la crise des années trente. Ses recherches lui ont valu le prix Nobel en 2022. Dès les débuts de la crise, il n’a pas hésité à injecter des liquidités considérables dans l’économie, sauvant sans rechigner la banque d’investissement Bear Stearns, puis les grandes agences de refinancement hypothécaire Freddie Mac et Fannie Mac. Même Bernanke, pourtant, a fini par commettre l’erreur qu’il dénonçait dans ses livres. En laissant mettre la banque Lehman en faillite, le lundi le 15 septembre 2008, il a provoqué l’onde de choc qui a déclenché l’explosion. Tous les trésoriers d’entreprise ont compris que les refinancements de leurs crédits, à peu près assurés au cours de l’année écoulée, ne seraient plus garantis. Les firmes ont commencé à liquider leurs stocks, à réduire leurs investissements. Le moral des ménages a été brisé.
Le spectre de 1929 a toutefois joué ensuite un rôle essentiel. Tout a été fait pour sauver les banques menacées. Des sommes considérables sont très vite mobilisées par le plan Paulson (700 milliards de dollars) pour éviter de nouvelles catastrophes, non sans attiser le sentiment populaire qu’on récompensait le vice passé des banquiers.
La crise des subprimes a rappelé à qui voulait l’oublier la puissance du raisonnement keynésien. Sans l’intervention déterminée des autorités, lesquelles comptent néanmoins à leur passif la faillite de Lehman, la situation aurait vraisemblablement dégénéré. Moins de vingt-cinq ans après la révolution financière, laquelle a cru possible ‘’ d’oublier 1929 ‘’, la crise est revenue sous les mêmes traits. Le mirage d’un monde laissé aux seules forces du marché a, de fait, été abandonné.
Lire la suite : Brève histoire de l’économie, 2ième partie.
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