Dans son manifeste ‘’ J’accuse l’économie triomphante ‘’, publié en 1995, Albert Jacquard, biologiste, généticien, ingénieur et philosophe, présente l’économisme comme un intégrisme, détaille certaines calamités qu’elle engendre et déboulonne certains de ses présupposés et prétendues vérités scientifiques qui réduisent les rapports humains à quelques paramètres comptables.
Sa critique que l’on présente ici, est toujours d’actualité, car c’est encore cet intégrisme économique qui dicte la marche du monde et façonne le destin de l’humanité. Cette analyse de Albert Jacquard réalisée en 1995 nous offre l’occasion de poser un regard sur la trajectoire actuelle de la société humaine et les bifurcations possibles et souhaitables pour le plus grand nombre, qui sont présentées dans le 13e rapport sur les inégalités de richesse dans le monde produit par Oxfam Québec. Voulons nous vraiment devenir cette société humaine vers lequel cet économisme nous conduit ?
On nous dit que l’économie gouverne le monde, qu’elle est la vérité révélée et qu’on ne saurait échapper aux Tables de la loi du marché. Quiconque conteste cette idole des temps modernes, cette religion fanatique à laquelle toute l’humanité devrait se soumettre, est immédiatement traité d’irresponsable. Pour Albert Jacquard, avec ce dogme de l’économisme, l’humanité va droit dans le mur. On ne résout pas les problèmes humains avec des chiffres et des courbes, sauf à produire les catastrophes que nous connaissons tous : l’augmentation du nombre de chômeurs et de pauvres, à qui l’économisme n’a que de belles promesses à vendre. Le scientifique Jacquard démontre la pseudo-science des ayatollahs de l’économie. À partir d’exemples précis et vivants (l’emploi, le logement, l’agriculture, l’environnement) il dénonce les impasses dans lesquelles nous nous sommes engagés et appelle à une révolution des comportements.
Dynamiques à l’œuvre.
Explosion de l’effectif humain.
La caractéristique première de l’humanité est son effectif : l’évolution qu’il connaît depuis un demi-siècle est le signe d’un dérèglement profond. Cet effectif, que la nature avait rigoureusement maintenu sous son contrôle, vient d’exploser et cette explosion poursuivra ses effets jusqu’à la fin du siècle prochain.
Au début de l’ère chrétienne, il n’y avait sur terre que deux ou trois centaines de millions d’humains ; en l’an mil, toujours autant. Puis nous sommes intervenus et avons-nous-mêmes pris en main cette régulation, en luttant avec une efficacité croissante contre la mort des enfants. L’augmentation de notre nombre a d’abord été lente ; le premier milliard d’humains a été dépassé au début du XIXe siècle ; le deuxième milliard vers 1930. Depuis, c’est véritablement l’explosion : pour quadrupler l’effectif, il avait fallu vingt siècles de l’empereur Auguste à Napoléon, ce quadruplement a été obtenu au cours du seul XXe siècle. Les six milliards ont été dépassés en l’an 2000. Un tel rythme exponentiel ne pourrait, en se prolongeant, qu’aboutir à un désastre ; heureusement, la décélération a commencé. Les efforts du tiers-monde pour restreindre sa fécondité s’accentuent. L’effectif maximal sera atteint au cours de la moitié du prochain siècle. Il sera de l’ordre de dix ou onze milliards. Mais cette décélération implique une solidarité active de tous les peuples, c’est-à-dire une aide efficace des pays riches aux pays pauvres.
Mais quels que soient les efforts consentis, il apparaît très peu probable, compte tenu de l’inertie considérable des phénomènes démographiques, que l’effectif de l’humanité puisse être maintenu en dessous de dix milliards. Face à une telle marée humaine, il est légitime de se poser la question : la terre peut-elle nourrir dix milliards d’humains ? La réponse unanime des spécialistes est : oui. Il suffirait de quelques progrès dans l’utilisation des terres, dans la lutte contre la désertification et surtout d’un peu moins de gaspillage des ressources pour que l’équilibre entre besoin et production de nourriture soit respecté.
Mais, ainsi posé, la question ne tient compte que d’une partie des besoins des humains. Les paysans traditionnels ne demandent guère à la terre que leur nourriture : par contre, les citadins des pays développés en demandent beaucoup plus. Il leur faut de l’énergie, du pétrole, du bois, des métaux rares, de multiples richesses que la Terre ne peut pas renouveler ou qu’elle ne renouvelle que fort lentement. Il leur faut aussi des poubelles où faire disparaître les montagnes de déchets produits par leur activité.
La question essentielle est : combien la Terre peut-elle supporter d’humains ayant les habitudes de consommation des citadins occidentaux d’aujourd’hui ? Des calculs proposés par des équipes américaines et françaises aboutissent à la même réponse : en tout cas, moins de sept cents millions. Le drame que va vivre l’humanité, si elle ne modifie pas radicalement et rapidement son comportement, est tout entier contenu dans ces quelques chiffres : d’ici la fin du siècle nous serons dix milliards, mais les ressources de la planète limitent le nombre d’humains jouissant du mode de vie de l’occidental moyen. Or, la presque totalité des humains rêvent d’accéder un jour à ce mode de vie : comment sortir de cette impasse ?
Explosion des pouvoirs de l’humanité.
Pour répondre à cette interrogation, il faut tenir compte d’une explosion d’une toute autre nature vécue par l’humanité d’aujourd’hui : l’explosion des pouvoirs qu’elle se donne à elle-même.
Tout se passe comme si l’humanité venait de passer de l’enfance à l’âge adulte, d’une période où elle a accepté son sort à une phase où elle est responsable de son destin. Il nous faut donc choisir un objectif et prendre dès maintenant des mesures pour tenter de nous en rapprocher. Pour commencer, n’ayant plus la possibilité de ‘’ croître et multiplier ‘’, nous avons le devoir de gérer notre nombre. Il faut que ce nombre reste compatible avec ce que peut supporter la planète. Une fois cette gestion raisonnable mise en pratique, chose possible avant un siècle, il restera à choisir ensemble l’utilisation des pouvoirs que nous nous sommes donnés. Puisque nous sommes entre nos propres mains, il nous faut répondre à la question : que sommes-nous, que voulons-nous devenir ? Quel objectif donner aux sociétés humaines ?
Même dans un paradis terrestre regorgeant de ressources illimitées, nous aurions dû faire face à tous les problèmes de la vie en commun : choisir entre l’affrontement et l’amour, entre le mépris et la solidarité. Ces problèmes sont rendus plus aigus par la limitation de notre domaine : la planète Terre. Et, surtout, nous nous en apercevons bien tard, d’où les difficultés d’aujourd’hui. Raison de plus pour faire l’état des lieux avec lucidité et prévoir sans complaisance les conséquences de la dynamique que nous avons mise en place à l’époque où nous étions pleins d’illusions. Ce que nous vivons actuellement est la conséquence de choix faits en imaginant un monde infini. Or, aujourd’hui, le temps du monde fini commence.
Inégalité entre les peuples.
Sur cet objectif, il se trouve que, tout au moins dans leurs discours, les hommes de toutes cultures se mettent facilement d’accord : il faut respecter les Droits de l’homme ou, ce qui revient au même, faire en sorte que chaque être humain soit traité de façon à respecter sa dignité. Aujourd’hui, il est possible de faire découler ces préceptes de la lucidité sur la réalité du monde et de nous-mêmes. Nous constatons que la spécificité humaine est la capacité de chaque collectivité humaine de rendre ses membres conscients d’eux-mêmes, d’en faire des ‘’ personnes ‘’. Cette émergence de la conscience est le propre non de chaque individu, mais des interactions trouvant leur efficacité dans la richesse des mises en commun permises par les diverses formes d’échange. Le rôle essentiel de toute collectivité est donc d’organiser les échanges de façon à provoquer l’émergence en chaque individu d’une personne, ce qui ne peut être obtenu qu’en accordant un statut égal à tous.
Imaginons que cet objectif d’égalité et de respect, si souvent proclamé, soit véritablement pris au sérieux. Il en découle que les peuples qui jouissent du meilleur niveau de vie, du plus large accès au bien-être apporté par le progrès, devront entamer une décroissance de ce niveau. Tout simplement parce que multiplier par dix milliards, ce que le citadin occidental moyen coûte de ressources non renouvelables, ou lentement renouvelables, excède largement les possibilités physiques de la Terre. Les chiffres sont connus, mais on en tire mal les conséquences : un milliard d’humains, soit 20 % de la population mondiale, consomment 80 % de l’ensemble des richesses disponibles. Cela signifie que les ‘’ riches ‘’, les habitants du Nord, consomment en moyenne seize fois plus que les ‘’ pauvres ‘’, ceux du Sud. Si, par un coup de baguette magique, l’égalité était rétablie demain, les privilégiés d’aujourd’hui verraient leurs ressources divisées par quatre. Bien sûr, ce miracle n’a guère de chance de se produire, mais son évocation montre que le chemin vers l’égalité implique une diminution considérable de la consommation du Nord.
À l’opposé de cette évidence, les sociétés occidentales cherchent dans la ‘’ croissance ‘’ un remède à leurs difficultés ; elles en espèrent notamment la solution du chômage, ce qui est notoirement un leurre. La moindre exigence est de renoncer à l’hypocrisie. Choisir la croissance pour nous, c’est en faire subir les conséquences à l’ensemble des autres. C’est donc admettre que l’égalité des droits n’est qu’un concept bon pour les philosophes, les idéologues ou les poètes. Les décideurs réalistes ont, eux, d’autres priorités. Il leur faut être compétitifs, concurrentiels, efficaces. À partir d’une telle logique, le Nord peut, par pure bonté d’âme, aider le Sud à entrer dans le jeu de la croissance. Mais il faut souhaiter que cette aide soit sans trop d’effet ; sinon le jour où la planète sera totalement exsangue viendra plus tôt encore.
La fuite vers la croissance ne peut donc que maintenir et même agrandir le fossé entre les deux humanités. Le rapport d’un à seize, dans l’accès aux biens disponibles entre les pauvres et les riches, deviendra un rapport d’un à vingt, puis de un à trente, à cinquante… Combien de temps un tel déséquilibre sera-t-il supporté par ceux qui en sont les victimes ? Leur patience sera d’autant plus courte qu’ils sont informés, jour après jour, de cet écart. Ils voient sur leurs écrans, magnifiée, la vie quotidienne de ceux qui gaspillent et voient autour d’eux la lutte pour la survie de ceux qui manquent de tout. Il est probable qu’un jour prochain, ils se rassembleront, s’uniront, s’organiseront et s’attaqueront aux bastilles de l’opulence.
Face à ces rébellions de peuples entiers oubliant leurs querelles pour s’en prendre à l’ennemi de tous, le nanti, le seul recours possible sera la violence. Pour résister à l’assaut d’une multitude de misérables, les nations riches devront compter sur l’efficacité, qui est grande, de leurs armes. Il est clair que l’arme nucléaire ne peut être utilisée entre deux puissances qui, l’une et l’autre, la possèdent. L’employer pour détruire l’autre, c’est à coup sûr se suicider. Par contre, face à une nation dotée seulement d’un armement classique, quelques fusées emportant des mégatonnes, ou même seulement des kilotonnes, pourront ramener à la raison les foules de miséreux. Et cela avec la bonne conscience que procure le meurtre à distance et la beauté technique d’une ‘’ guerre propre ‘’. Peut-être n’ira-t-on pas jusqu’à de telles abominations, mais l’équilibre ne pourra être maintenu entre les peuples nantis et peuples frustrés et jaloux que par la menace implicite et la crainte sournoisement permanente de ces horreurs.
Inégalités entre citoyens.
Tout aussi, instable risque d’être l’équilibre à l’Intérieur des nations entre ceux qui se trouvent au sommet de l’échelle des ressources et sont bien décidés à conserver leurs privilèges et ceux qui végètent à la base et rêvent d’un meilleur partage.
L’efficacité indéniabledes nations du Nord aété permise par un système de production, le capitalisme, qui a fait ses preuves depuis près de deux siècles, mais qui est en cours de profonde et rapide transformation. La seconde moitié du XXe siècle a apporté des transformations inattendues qui changent de fond en comble la problématique de la production. Dès la fin de la guerre, l’accent a été mis sur l’amélioration de la productivité, c’est-à-dire la diminution du travail humain nécessaire par unité produite. Les besoins étaient alors si grands que ces progrès n’empêchaient pas l’utilisation de la quasi-totalité de la main-d’œuvre disponible. Le plein-emploi était assuré. Après une période de progression rapide de cette productivité, un ralentissement était attendu. Mais, contrairement aux prévisions, c’est une accélération qui s’est produite et qui se poursuit durablement, grâce surtout à l’électronique. Partout des robots obéissant à des ordinateurs prennent la place des hommes. Ils ne tombent guère malades, ils ne sont pas syndiqués, ils n’ont pas d’états d’âme, la lutte est inégale. Dans une société menée par la compétition, la machine remplace l’homme et l’homme n’a plus d’utilité. Il n’est même plus nécessaire d’exploiter les travailleurs, il suffit de se passer d’eux. À l’exploitation a succédé l’exclusion.
Comment imaginer que des sociétés puissent rester paisibles quand une foule d’hommes et de femmes s’entendent dire qu’ils sont ‘’ de trop ‘’ ? Avec la définition de l’homme adoptée par Albert Jacquard, chacun devient lui-même au foyer du regard des autres : ‘’ Pour faire un homme, il faut des hommes ‘’. Aucun ne peut donc être de trop. Toute élimination de l’un est une déperdition pour tous. Quant à celui qui est éliminé, il ne peut qu’être précipité dans le désespoir. Car rien n’est plus désespérant que de sentir que nous n’avons d’existence pour personne. Accepter une régulation des mécanismes sociaux par l’exclusion – c’est bien cela le chômage – c’est ne pas réagir devant le développement d’une maladie mortelle pour la société. Le vrai critère de santé c’est l’élimination de l’exclusion.
L’évolution des banlieues des immenses mégalopoles, en Amérique latine par exemple, anticipe ce qui risque de se produire bientôt dans toutes les grandes villes. Les jeunes, devant qui l’avenir est totalement fermé, ne peuvent réagir autrement que par la délinquance, la prostitution, la drogue. Les exactions qu’ils commettent justifient la création, par quelques policiers excédés par la lenteur et l’inefficacité des tribunaux, d’escadrons de la mort aux méthodes expéditives. La violence provoque, entretient, amplifie la violence en un processus implacable. Entre les nations, la menace d’une hécatombe forcera peut-être à rester tranquille les États tentés par la révolte. À l’intérieur des nations, le recours à la force sera la tentation des privilégiés. Cette force devra être présente partout et bien visible. Pour être efficace, elle devra être accompagnée d’un réseau d’informations rigoureux au service du pouvoir. Les moyens fournis par l’informatique (combinée à l’intelligence artificielle) permettent de ne laisser dans l’ombre aucun agissement. Cet espionnage permanent de tous les citoyens sera le prix à payer pour maintenir un semblant de paix intérieure. Liberté ou sécurité, il faut choisir. Et le choix est toujours le même. George Orwell avait imaginé une évolution de ce type dès 1948 et décrit ce que serait l’humanité de 1984. Nous avons dépassé cette échéance, mais nous pouvons constater, si nous consentons à être lucides, que nous sommes exactement sur la voie qui conduit au règne de Big Brother.
L’économisme.
Ce cheminement est-il inéluctable ? Est-il encore temps de tenter une bifurcation et d’inventer une société humaine ? Si la réponse est ‘’ non ‘’, le sort de nos petits-enfants ne sera guère enviable. Ce sera pour longtemps, peut-être pour toujours, le renoncement à ce qui fait de l’espèce humaine la seule capable d’imaginer une utopie et de s’en approcher, la seule qui dispose de son destin.
Faisons comme s’il n’était pas trop tard. Et pour réorienter le cours de notre histoire essayons de comprendre quels mécanismes ont joué pour nous fourvoyer à ce point. Tout serait facile s’il suffisait de désigner un vilain démon dont nous n’aurions pas su déjouer les maléfices. La réalité est moins simple, c’est une adhésion collective à un raisonnement fautif qui nous a menés dans cette situation. Demain sera ce que nous voudrons avec une suffisante volonté. C’est une façon de gérer les rapports entre les hommes qui nous perd. C’est elle qu’il faut dévoiler et accuser.
Dans les sociétés d’autrefois, les décisions orientant le devenir de la collectivité étaient essentiellement le fait du prince. Celui-ci personnifiait la nation et tranchait souverainement entre ce qu’il considérait comme bon ou mauvais pour cette nation. L’objectif le plus souvent poursuivi était la puissance. Il fallait que l’État affirme son emprise sur un territoire toujours plus étendu, sur des populations toujours plus nombreuses. L’histoire que nous avons apprise à l’école est faite surtout de guerres provoquées par ces appétits de puissance se heurtant les uns aux autres ; elle est l’histoire des États plus que l’histoire des peuples ; ceux-ci ont été plus souvent les victimes consentantes que les bénéficiaires de ces conflits.
Ce processus n’a certes pas disparu mais certaines nations s’efforcent, du moins en théorie, de transférer au peuple le pouvoir de décision. Au moyen de procédures compliquées, certaines y parviennent réellement et peuvent être présentées comme des démocraties (une espèce en voie de disparition). L’objectif des gouvernants n’est plus la puissance pour elle-même, mais pour le bien du peuple. Même s’ils estiment que pour obtenir ce bien il faut passer par la puissance, leur motivation n’est plus celle d’autrefois et n’entraîne pas les mêmes attitudes : l’extension géographique, l’annexion de territoires fertiles ou riches de population n’est plus une obsession.
Dans la gestion des nations, le fait du prince s’est réintroduit souterrainement dans la gestion de la planète. Le développement des activités de production et d’échange a provoqué la création de centres de décision presque totalement indépendants des États. Certaines grandes multinationales jouent un rôle au moins aussi important pour l’ensemble de l’humanité que les grandes nations. Leurs possessions s’étendent sur tous les continents ; les décisions qu’elles prennent ont des conséquences pour des centaines de millions d’humains. Les choix d’investissement, de politique salariale, de répartition de la production entre leurs différentes usines ont plus d’influence sur l’activité des hommes que ceux de la plupart des gouvernements.
Qui pèse le plus lourd du Premier ministre belge ou du patron de la Société générale de Belgique ? Le premier est connu de tous, on sait comment il est parvenu à cette fonction, tandis que le second est sorti vainqueur de tractations souterraines au sein de conseils d’administration dont seuls quelques initiés ont eu connaissance. En fait, les décisions les plus importantes pour l’ensemble des humains sont prises par quelques personnages appartenant à une collectivité très réduite, détentrice d’un pouvoir partagé par consentement mutuel. Ces personnages sont le plus souvent désireux de remplir au mieux la tâche qui leur a été confiée. ‘’ Au mieux ‘’, cela signifie qu’ils jugent leur action en fonction de quelques critères. Tout repose donc sur le choix de ces critères. Dans la société d’aujourd’hui, ils leur sont proposés par de savants économistes qui leur exposent, face à chaque problème, quelles positions adopter pour maximiser les bénéfices du prochain exercice ou la rentabilité attendue à long terme.
La pensée des preneurs de décision baigne en permanence dans les concepts manipulés par les économistes ; la formulation même des problèmes est conditionnée par les mots qu’ils ont forgés. L’ordinateur et ses logiciels traitent une multitude de données et annoncent la ‘’ Vérité ‘’. Leurs conclusions peuvent d’autant moins mises en doute que l’on ne connaît guère le détail du cheminement grâce auquel elles sont obtenues, ni surtout les hypothèses qui fondent le raisonnement. Ces conclusions ont autant de force qu’autrefois les vérités considérées comme révélées. Elles sont à la source d’un véritable fanatisme : le fanatisme économique, ‘’ l’économisme ‘’.
Pendant longtemps les économistes se sont contentés d’apporter leur contribution, souvent modeste, aux débats orientant le choix des décisions essentielles, d’ajouter leur voix de technocrates à celles d’autres personnages. Ceux-ci évoquaient la liberté, la paix ou la dignité des plus démunis, tous les grands objectifs qui ont, au cours de l’histoire, mobilisé les peuples ; ils s’intéressaient aux idées ; ils étaient des ‘’ idéologues ‘’. Par un curieux retournement, ce terme est devenu péjoratif. Ce mépris est aujourd’hui tel que l’on a pu récemment célébrer comme une victoire la prétendue ‘’ mort des idéologies ‘’. Dans notre société occidentale, le discours des économistes s’exprime désormais seul, comme s’exprime en Iran le discours des ayatollahs.
Or cette société de l’argent exerce actuellement une telle domination en raison de sa richesse qu’elle oriente le devenir de toute la planète ; c’est elle qui choisit la direction ; mais sa seule boussole est le raisonnement économique.
Lire la suite : L’économisme : Calamités économistes.
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